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Politique de la chair

Un mot du vieux Courbet, en exergue, repris par Péguy dans son Dialogue de l’histoire et de l’âme païenne : « Ah, vous allez dans les Orients, dit-il. VOUS N’AVEZ DONC PAS DE PAYS. » Le déboulonneur de la colonne Vendôme montrait aux peintres éthérés qu’une fois de plus, ils voulaient s’évader de la chair. Car la chair, ce n’est pas que le sexe, c’est aussi le sol : Le Sommeil ne se sépare pas des Casseurs de pierre ; L’origine du monde ne saurait aller sans L’enterrement à Ornans. Entre sexe et sol, la naissance fait le lien, puisqu’avec elle nous voici avec un pays natal et une langue maternelle.

C’est ce second versant de notre condition charnelle, celui de la descendance, et non de l’étreinte, dont Charles Péguy fut d’abord le poète. De même que l’union des corps renvoie à quelque chose qui est plus que le corps, ainsi la terre, selon l’auteur de Notre jeunesse, n’est autre qu’un ciel qui se donne en appui. De là cette poésie à la respiration ample, ces vers qui tiennent à la fois de la litanie et du labour, et veulent faire résonner les paysages et l’histoire qui bruissent à même la française langue.

Ce Péguy de combat vient le rappeler sans céder aux tentations chtoniennes ni aux démons de la race et du sang. On pourrait être arrêté au début de ses pages : Péguy, défenseur de Dreyfus, y est mis aux côtés des antidreyfusards Maurras et Barrès, et l’auteur, de sa plume flamboyante, semble donner dans la rhétorique « anti-moderne », – comme si nous pouvions échapper à la modernité, comme si Péguy lui-même, parce qu’il voulut renouer avec une tradition, n’était pas d’abord parti d’une position de rupture. Les antimodernes furent toujours de grands modernes, et c’est la grâce spéciale de Péguy que d’être allé de Louise Michel à Jeanne d’Arc, de la Commune à l’Église catholique, sans aucun « point de rebroussement », – au grand dam des bons chrétiens, du reste, aussi bien que des bons socialistes. Dieu merci ! l’ouvrage de Soulié dément vite cette posture apparente et ouvre sur Péguy une perspective neuve, celle de l’influence décisive d’Israël.

Car si c’est par l’Incarnation que Péguy recouvre son sens aigu de la chair, c’est par deux événements juifs, comme le montre Soulié, qu’il recouvre le sens de l’Incarnation : le premier, politique ; érotique, le second. Je veux dire l’Affaire Dreyfus et le secret Blanche Raphaël. « Notre dreyfusisme était une religion, écrit Péguy. La Justice et la Vérité que nous avons tant aimées, à qui nous avons donné tout, n’étaient point des vérités et des justices de concept, de livres, mais elles étaient organiques, elles étaient chrétiennes… » Contre les idolâtres de la patrie et contre ceux du cosmopolitisme, Péguy se souvient avec la Torah que la terre n’est donnée que sous la condition d’une vivante justice. Contre l’universalisme kantien et contre le nationalisme intégral, il affirme une charité charnelle, qui touche le prochain et refuse les exclusions doctrinaires. Ses Cahiers de la Quinzaine publient tour à tour Georges Sorel, Bernard Lazare, Romain Rolland, André Suarès, Anatole France ou le Dickens juif, Israël Zangwill, à la lecture duquel le poète André Spire retrouve son judaïsme et adhère à une organisation sioniste. « Nous sommes ici des catholiques qui ne trichent pas, explique Péguy, des protestants qui ne trichent pas, des Juifs qui ne trichent pas, des libres-penseurs qui ne trichent pas. C’est pour ça que nous sommes si peu de catholiques, si peu de protestants, si peu de Juifs, si peu de libres-penseurs […] Et nous avons contre nous les catholiques qui trichent, les protestants qui trichent, les Juifs qui trichent, les libres-penseurs qui trichent… » Second séisme après l’Affaire : la rencontre de Blanche Raphaël. Péguy s’était marié avec la sœur de son meilleur ami, Marcel Baudouin, mort prématurément d’une typhoïde. Un mariage d’amitié – pas de raison, sans doute, mais pas d’amour – qui l’intégrait à une famille communarde et anticléricale. Et soudain, survient l’ange Raphaël, venu non pas pour guérir, mais pour blesser. Péguy n’est pas taureau comme Claudel. Il garde pour lui sa torture. Un ami lui déclare : « Couche avec elle, et fous-nous la paix ! » Il préfère se tenir dans l’« axe de la détresse ». Lui reviennent alors les prières de son enfance, le Pater, l’Ave, et, plus haute que tout phallus de Délos, la flèche de Notre-Dame de Chartres. Il se rappelle cette autre vérité de la chair : qu’elle est vulnérable et que le moralisme est une imposture : « Les honnêtes gens ne mouillent pas à la grâce. Ce qu’on nomme la morale est un enduit qui rend l’homme imperméable à la grâce. Les plus honnêtes gens n’ont point de défaut dans l’armure. Leur peau de morale constamment intacte leur fait un cuir et une cuirasse sans faute, ils ne présentent point cette ouverture qui fait une affreuse blessure, une inoubliable détresse, un regret invincible… Ils ne présentent point cette entrée à la grâce qu’est essentiellement le péché. »

Telle est cette politique de la chair, pour qui la grâce combat contre les honnêtes gens, et la justice, contre les pacifistes en apesanteur. Péguy bientôt s’entraîne pour aller à cette guerre qu’il croyait brève et la dernière, et qui sera la Première Guerre Mondiale : « C’est le soldat qui mesure la quantité de terre où un langage, où une âme fleurit. » Nous ne parlerions pas cette langue si d’autres n’y avaient pas épuisé leur souffle et versé leur sang. Je me demande toutefois ce qu’eût pensé Péguy s’il avait vu l’invention du « matériel humain » et de la destruction massive. Sa France des vaillants soldats semble chose engloutie, tout autant que le Yiddishland, rayé de la carte, irréparablement. Faut-il croire que l’un et l’autre subsistent en Israël, comme le suggère, dans sa préface, Michaël Bar-Zvi ?

Péguy meurt debout en dirigeant l’assaut de ses hommes, le 5 septembre 1914. Le capitaine d’Estre retrouve le corps de ce dormeur du val : « L’expression du visage est d’un calme infini, écrira-t-il. Je me penche sur la plaque d’identité. Il s’appelait Péguy. Ce nom ne me dit à ce moment-là absolument rien car je suis à mille lieues par la pensée des Cahiers de la quinzaine, du poète de Jeanne d’Arc et de toute littérature. » Rémi Soulié nous le laisse entendre avec force : ce fut la tâche de Péguy, par sa littérature, que de nous préparer à cette heure où il faudra mourir sur une terre, et où la littérature, désormais, sera à mille lieues.

Fabrice Hadjadj, Art press, janvier 2008