Centre Rachi


— Ton véritable nom apparait rapidement dans le livre. Il y a coexistence d’un pseudonyme et de ton véritable patronyme. Pourquoi as-tu à la fois utilisé et évité le pseudonyme ?

— Myriam Sar n’est pas un pseudonyme ni même un hétéronyme mais la personnification d’une jeune Israélienne. La femme qui parle n’est pas moi, elle a trente ans (rires) et appartient au même milieu socioculturel que moi (artiste) et c’est cette voix- là que je voulais faire entendre (pas celle des travailleurs israéliens, des hommes politiques etc. mais plutôt les Israéliens des films d’Assi Dayan).
Le cinéma israélien a connu plusieurs phases cf. le merveilleux travail de Nedjari : Histoire du cinéma israélien. Au départ il ressemblait un peu au cinéma soviétique : il décrivait l’utopie d’un monde meilleur et Assi Dayan, fils du Général D…, fut le très jeune interprète blond de l’un d’entre ces films : « Elle marcha à travers champs… »
Puis il y a eu un cinéma plus ironique, moquant déjà l’écart entre le discours politique et les rues d’Israël : les différentes communautés en présence… Et enfin, en 1993, le film d’Assi Dayan qui a eu un prix à Berlin puis deux en Israël. Dans aucun pays au monde un film aussi critique ne pourrait recevoir deux prix. Critique, le mot est faible : un véritable électrochoc !
L’action se passe dans un café à Tel-Aviv, de six heures du soir à six heures du matin. Un piano-bar sinistre comme souvent les piano-bars, où tous les déçus du rêve national semblent s’être donnés rendez-vous. Une serveuse cocaïnomane jubile : elle a reçu son visa pour les États-Unis : là bas, la dose croit-elle se deale à meilleur prix ; une autre vend ses photos d’où le titre du film « La vie selon Agfa », la patronne est une femme d’âge mûr qui vit sa dernière passion et se console à l’aube dans les bras des casques bleus de l’Onu égarés là… Nous avons aussi les cuisiniers arabes – rebuts nationaux – le flic immature et brutal, la jeune « folle » dépressive, née au kibboutz et ayant fui sa brutalité… Arrive un commando de Tsahal ; de vrais fachos qui insultent les Arabes, les juifs orientaux, se tiennent mal avec les filles… À l’aube le commando ivre revient se venger du mauvais accueil reçu : massacre à l’arme de service des exclus du rêve israélien.
Ce film est dur. Avec lui, Assi Dayan fils de… a dit tout fort « il y a un quelque chose de pourri au pays d’Israël ».
On vit dans une terre utopique, un projet utopique, mais les gens sont aussi malheureux que dans les démocraties occidentales.
Je suis partie de ce constat que tout n’est pas magique en Eretz Israel, mais que cette terre reste une terre d’asile.
Dès 1933 il fallait que les juifs aient une terre à eux, il fallait que meure – ayant fait long feu – le rêve assimilationniste de leurs ancêtres.
Pourquoi nous ne sommes pas heureux alors que nous vivons dans le pays dans lequel nous avons rêvé de vivre ? La guerre extérieure nous protège autant de l’implosion qu’elle aide le chaudron à bouillir ! L’historien ne peut y répondre. La figure du romancier, modeste, fait son entrée. Il s’essaie au poème, à donner de la chair aux concepts et au politique. Myriam Sâr, c’est un nom ni ashkénaze ni séfarade. C’est aussi une partie de mon nom et l’accent circonflexe est un vanne : le â du Sâr Péladan, comme moi « notoirement méconnu ». Ma narratrice incarne cette jeunesse, qui depuis Durban, ne comprend pas pourquoi le monde entier considère l’ensemble des habitants du pays comme des nazis.
La jeunesse israélienne vit comme ici et réclame les mêmes choses que la jeunesse européenne ou américaine. Israël est le deuxième pays producteur de musique punk sur la scène mondiale… À chaque intifada fait écho un boycott culturel, une tentative d’isolement qui affole les habitants. Par exemple certaines stars refusent ou sont empêchées de se rendre en Israël, de produire des concerts, etc. La guerre de l’opinion publique, relayée par les media du monde entier, détruit doucement le pays comme une île qui se sépare soudain d’un Village-Monde à laquelle les jeunes Israéliens estiment appartenir… Israël n’est pas le royaume du Boutan !

— Myriam Sâr rappelle que dans le Temple on offrait un sacrifice au nom de l’empereur Auguste. J’aimerais t’interroger sur la notion de « petite patrie ». Par exemple, quelqu’un comme Cicéron n’était pas romain de Rome. Il indiquait qu’il avait sa « petite patrie » (celle de son père, celle de la mémoire) et sa patrie politique qui est Rome. Un catholique pouvait comprendre ce genre de choses, cette appartenance avec Rome n’avait rien d’incompatible avec le fait de se sentir français (jusqu’à la séparation de l’Église et de l’État). Ici quel est le lien entre le judaïsme et Israël ?

— Je ne suis pas Israélienne, je n’ai pas servie Tsahal en uniforme vert olive. Je ne suis pas habilitée à parler en son nom, seulement à donner la parole aux personnages que j’ai inventés à partir de choses vues et entendues là-bas, de choses lues et vues, au cinéma ou dans des livres. Les juifs français entretiennent un rapport étrange avec Israël. Maurice Barrès cite un vieux Lord anglais, sans doute Disraeli pour lequel il avait une énorme admiration : « Ma fidélité à la couronne anglaise est indéfectible à l’exception d’un cas qui opposera Israël à l’Angleterre ». Là s’opposeraient une fidélité centenaire et une fidélité bimillénaire. Avant la création de l’État d’Israël, ces deux fidélités avaient peu de chances de rentrer en conflit. Depuis 1948, tout est devenu différent…
Enfant, j’étais française d’origine juive, pas juive et sûrement pas feuj. Je faisais la prière à la République et j’étais émue par cela. Mais ce lien n’a soudain plus été possible. Ce n’est pas nouveau. L’Histoire se répète (cf Proust, la recherche du temps perdu, l’affaire Dreyfus).
Au début, je ne faisais pas attention à certaines lectures (Freud) mettant le doigt sur le fait que le retour en terre juive pouvait déclencher le réveil des nationalismes arabes (rêve arabe).
En 68, pour défendre Cohn-Bendit reconduit à la frontière, les étudiants ont crié « nous sommes tous des juifs allemands » – ce fut l’instant de notre très grande gloire… Le dernier de notre vie. Dès 1967-1968, des stands palestiniens s’invitent dans toutes les fêtes politiques. Les juifs se sentent acculés, ils doivent prendre position : pour ou contre Israël. Narrativement, dans l’histoire de la gauche mondiale, les Palestiniens deviennent les juifs. Nous ne sommes plus les Troyens défaits, nous sommes les Grecs. Leibowitz accusent les Israéliens vainqueurs d’être des « judéo-nazis ».
La narration change. D’où l’intérêt d’écrire un roman. Nous cessons d’être les gentils de l’affaire pour devenir les méchants.
Au début nous n’avons pas saisi le danger.
D’ailleurs, un des dommages collatéraux de la pensée 68, ce sont les radios libres. Les Arabes français vivent à l’heure palestinienne et les juifs de France à celle d’Israël. Rien de mieux pour créer du communautarisme...
Israël devient un grand loft, toutes les caméras l’observent. Et dès qu’il y a une chose pas tout à fait honnête ou d’une brutalité plus vive – considérée la « Situation », le nom par lequel les Israéliens désignent l’occupation des territoires – que nos démocraties ne le supportent, celle-ci est diffusée partout. La narration « Israël est le méchant » est prouvée, de façon falsifiée ou non. Vous avez tous déjà entendu cette fausse évidence : « Je sais qui tient le fusil et qui est en joue. » Fin du coup. Je veux parler de cette défaite narrative. Et pour parler de cette défaite narrative il fallait créer une semi-victoire narrative… par l’intercession du roman.

— Justement j’aimerais parler de cette guerre de l’opinion, cette guerre de la narration. Moi je suis frappé du changement rapide dans l’atmosphère générale, passée du « nous sommes tous des juifs allemands » à « judéo-nazis ». Comment ta structure narrative rend-elle compte de cela ? Ça commence à Massada. Pourquoi ?

— Car c’est là où l’armée israélienne avait coutume de prêter serment. C’est un lieu magnifique. On remonte à Massada. On va enterrer le drapeau là-haut. C’est un lieu où les Zélotes, qui refusèrent « de payer l’impôt à César », se sont rebellés et, assiégés, au lieu de se rendre se sont tués face à l’ennemi. C’est le lieu où nous sommes sortis de l’Histoire et curieusement, syndrome Cameron, nous y revenons. Horizon suicide ! Étrange chose. L’histoire ne se répète pas : ce sont les hommes et leurs mélectures qui la contraignent à cette répétition nullement obligatoire, cyclique ou quoi que ce soit.
Ma narratrice fond en larmes devant cette cérémonie assez violente. Ensuite elle raconte comment c’est arrivé. La spécificité de ce roman est que je n’ai pas parlé de l’ennemi. J’ai dit que nous partions à cause de notre auto-sabordage comme un extrême sursaut de raison pure : juste « pas prêts » car enfin il faut bien prendre la mesure de l’échec relatif, de l’échec narratif à tout le moins et donner à réfléchir aux amis et aux ennemis d’Israël. Que devient ce pays ? À quel titre mourir pour lui ? Prendre en compte les tensions internes, les menaces d’implosion, jouer avec les limites… une des fonctions de la Littérature n’est-ce-pas ?
La montée de l’intégrisme religieux, la désinformation, la haine des nations, la situation ressemble étrangement à l’Empire romain à l’époque où nous avons perdu la Judée…
Les mêmes forces et les mêmes déséquilibres sont de nouveau en présence. Mon amour pour Israël passait pour moi dans le fait de raconter comment les jeunes font pour échapper à tout ce qui fait mal. Dans mon livre, un groupe de jeunes rêvent de monter des spectacles, sur les commencements notamment (l’appel de Jabotinsky aux juifs polonais par exemple). L’ordre d’évacuer le territoire est donné à ce moment-là. Le rabbin dit « on n’était pas prêts, mais on pourra revenir. ».
L’un des personnages montait une pièce, « l’Orangeraie » (elle reprend La Cerisaie de Tchekhov, qui dit que lorsqu’on aime un domaine, on doit en prendre soin toujours). Elle transforme la cerisaie en orangeraie comme on est en Israël. Le jour de la « première », l’acteur arabe est assassiné. Ce personnage est inspiré de l’auteur arabe israélien Sayed Kashua un type absolument étonnant, un humoriste Arabe israélien qui a choisi de composer en hébreu une œuvre étonnante et qui pour cela est considéré par un trublion par les juifs « il est Arabe et picole un peu trop, maître es désespoirs » et comme « un traitre » par les Arabes. 

— Dans ce roman tu supposes le retour en exil. Le retour d’exil, nous en avons des figures marquantes dans la Bible comme dans la littérature antique. (cf Enée fonde Troyes et ramène les Troyens, versus Ulysse qui connait le long retour et non l’exil). Enée est un héros politique, l’interprétation de Virgile en a fait un héros mystique. Que peux-tu nous dire du lien entre politique et mystique ? Comment distingues-tu la question du politique et du mystique (qui est un mélange explosif) ?

— C’est la question de « qu’est-ce que c’est qu’un juif ? » ? Les chrétiens nous aiment comme peuple qui souffre, comme preuve de l’existence de Dieu, comme métaphore de l’humanité. Tous les juifs ne voient pas les choses comme ça. Certains le font. Certains pensent que la shoah était inscrite à l’avance dans la Torah !
Revenir en Israël avec tout ça c’est rentrer dans une terre où la confusion du politique et du religieux règne. En fait Israël se dit laïque, les ennemis le disent théologique, mais en réalité nous sommes entre les deux. Nous sommes comme des chauves-souris, entre le mammifère et l’oiseau. Les juifs ne peuvent pas être clairs sur ce sujet. Comme disait Ben Gourion « c’est parce que les juifs ont fait le Seder sans discontinuer deux mille ans durant que l’on est rentrés ». Le Seder est une narration intéressante : à la fois politique (sortie de l’esclavage) et mystique (intervention de Dieu). Le fait que Ben Gourion appuie sur le Seder montre qu’il lie (lui qui se dit pourtant laïque) l’histoire d’Israël à la providence, du moins dans la narration.
Les juifs sont les enfants d’un roman, comme Enée. Moïse et Enée sont semblables. On a son père sur le dos, un enfant va naître, mais on doit avancer vers Sion.
La narration est entre le mystique et le politique. Mais dans la narration ce n’est pas la réalité opérationnelle des orientations/actions politiques qui est prise en compte mais ces ont les apories, les difficultés, les rêves : le futur.
La question de Jérusalem, comment la résoudre ? Jésus est mort là-bas, on ne peut l’enlever aux chrétiens. Mahomet a rêvé de Jérusalem. Qu’en faire ?

— Peut-on dire qu’Israël incarne un rêve européen ?

— Si Israël avait été fondé avant la déchéance de l’État nation, nous aurions été à la mode (…) Quel est le futur géopolitique d’Israël ? Face à l’Union Méditerranéenne ? Du coup l’hypothèse diasporique de mon livre, je ne sais pas si elle est impossible ou possible. Si l‘on veut garder ce pays il ne faut pas que ce qu’il incarnait disparaisse (…)

Sarah Vajda interrogée par Marc Deramaix au Centre Rachi, lundi 10 octobre 2011, après la parution de L’An dernier à Jérusalem
(Extraits. Propos recueillis par Luigi, Les provinciales.)