La Parole s’est faite chair et non « papier noirci »


Descartes lit « le livre du monde » et s’éloigne de « ses livres » : la réaction aux livres aurait poussé à faire usage de la Raison. Ainsi la Raison serait une libération à l’égard de l’écrit – et Descartes « brûle » à sa manière tous les livres… À sa suite le Traité Théologico-politique de Spinoza est le plus grand écrit iconoclaste de tous les temps. On cherche Dieu et la vérité par la raison et plus du tout dans les « livres anciens » c’est-à-dire dans la Bible. Un mot suffit à remplacer tous les livres : cogito. Le monde entier inscrit dans le microcosme. C’est presque le Tétragramme : « Je Suis »…

Pour Spinoza les Lettres de Paul « n’ont pas du tout été écrites en vertu d’une révélation surnaturelle, mais seulement par le jugement propre et naturel de leurs auteurs »… « nous ne lisons nulle part que les apôtres aient reçu l’ordre d’écrire, mais seulement celui de prêcher partout où ils iraient et d’accomplir des signes. » Spinoza ne le dit pas mais tout le monde le comprend : c’est la même absence d’ordre d’écrire pour l’Évangile. Pour Spinoza le règne de la Raison c’est le règne de l’Esprit Saint.. Il veut dire que l’Évangile c’est déjà la Raison dans l’Histoire…

« Mais, dira-t-on, bien que la loi divine soit écrite dans les cœurs, l’Écriture n’en est pas moins la parole de Dieu ; il n’est donc pas plus permis de dire de l’Écriture que de la parole de Dieu qu’elle est tronquée et falsifiée. Pour moi je crains au contraire que par une ardeur excessive de sainteté on ne dégrade la Religion en superstition, qu’on ne se prenne, dirai-je, à adorer des simulacres et des images, du papier noirci, au lieu de la parole de Dieu. » Spinoza explique que l’Arche d’Alliance a brûlé avec le Temple alors que rien n’était plus sacré. La foi n’en est pas moins vivante : Moïse brisant les tables de la Loi a brisé « seulement des pierres »… si l’on avait en soi la Parole de Dieu « écrite non sur des tables de pierre mais sur une table de chair qui est le cœur de l’homme, on cesserait d’adorer la lettre et de tant se tourmenter à son sujet. »

Les autres arguments contre la sacralité des « vieux livres », des « livres sacrés » sont de la force habituelle chez Spinoza. Il reprend par exemple l’argument platonicien selon lequel il faut déjà avoir la vérité pour la connaître et que pour reconnaître et choisir les bons livres saints « les membres de ces Conciles (ceux des pharisiens comme ceux des chrétiens) avant d’avoir consacré les livres par leur approbation ont dû nécessairement avoir connaissance de le parole de Dieu ». La suite est de la même force. On en sort convaincu.

Notre hypothèse se situe dans cette même direction. C’est le désir de la source de la parole libérée du conservatisme de la lettre. C’est un progressisme extraordinaire pour ne pas dire trinitaire. Et c’est à notre sens la modernité même de l’Évangile.

La Parole s’est faite chair et non « papier noirci ». Spinoza le pensait sans doute aussi et l’accusation d’athéisme dont il a été victime a dû le faire beaucoup souffrir, car elle était injuste foncièrement mais tellement commode pour éviter un débat d’un tel niveau, et d’une telle radicalité : ce n’était plus « l’écriture seule » mais l’Esprit seul. Mais peut-être Descartes et Spinoza savaient-ils ce qu’ils faisaient ?

Henri Du Buit, L’Être et l’Argent, à l’origine du droit écrit,
© Les provinciales, 2010

Présentation du livre d’Henri Du Buit