« Nous sommes en guerre »

« Accepter la guerre comme horizon et la préférer à un pacifisme meurtrier, c’est le choix d’Israël bien avant que le champ de bataille ne devienne celui d’autres nations condamnées à cette même alternative par les événements. »

Michaël Bar-Zvi, Être et exil, philosophie de la nation juive, Les provinciales, 2006


« Nous sommes en guerre »

Nous ne voulions pas ! Qui nous y a mis ? C’est l’ennemi. Nous avons donc un ennemi… Mais qui est-il exactement ? Dans les jours qui viennent, notre ennemi prendra, c’est à craindre, tous les noms possibles et imaginables. Surtout, on ne manquera pas d’affirmer clairement qui il n’est pas, afin de prévenir tout risque d’amalgame et d’épanchement phobique.

« Nous sommes en guerre »

Et pour ne pas avoir à entendre le silence qui règne après ces quatre mots, on se like les uns les autres, sur Facebook, dans une belle communauté d’émotion. Avec fraternité, on partage des photos émouvantes ; on est tous « Paris », on est tous « France », on se tient chaud et on se souvient de Charlie, qui n’a encore rien vu venir. Un voile tricolore sur la photo de profil, on frissonne peut-être, la gorge serrée, de se découvrir patriote ; certains vont jusqu’à parler vaguement de nation, en se disant que le mot les dépasse un peu quand même, que c’était mieux avant, quand on disait « vivre-ensemble ».
On s’indigne, bien sûr, contre les dérapages nauséabonds et les tentatives de récupération, qui ne sont pas sans rappeler les-heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire. Car même dans une guerre inédite, restons old-school et n’oublions pas de poser en résistant anti-fasciste des années SOS Racisme… Allons, nous sommes en guerre, le sarcasme n’est plus de mise.

« Nous sommes en guerre »

Voulons-nous vraiment comprendre ce que cela veut dire ? Souhaitons-nous réellement connaître ce que cette guerre signifie, le rôle qu’elle nous assigne ? Car ils deviennent étranges, ces mots, quand on les soupèse sans hâte dans la solitude, après une conversation avec un voisin. Ils nous blessent lentement, lorsque notre conscience les examine, alors même que nos enfants, dans la pièce d’à côté, poursuivent leurs jeux innocents. Ils provoquent une peur sourde qui nous rappelle un peu nos peurs de petit garçon : on est un homme aujourd’hui, mais la guerre ne vous trouve jamais prêt.

« Nous sommes en guerre »

La mort hante ces mots, et à toute force, nous ne le voulons pas. Notre ennemi, lui, la fréquente et la connaît mieux que nous : elle est devenue son odeur même, il la transpire dès qu’il nous approche, et elle ne l’effraie pas puisqu’il la veut de tout son cœur. La mort est déjà sa demeure. Mais la mort est vaincue, croyait-on savoir ! Cette pensée ne nous est à présent d’aucun secours. La mort a dévoré hier des centaines d’entre nous qui ne reviendrons plus.

« Nous sommes en guerre »

Sommes-nous seulement un nous ? Oh, nous voudrions l’être, dans ces moments tragiques. Seulement, le réel se chargera de nous détromper bien vite : la France n’est plus qu’une vieille idée désincarnée, un écho du passé, un parfum éventé. Que reconstruire sur les ruines à peine fumantes de cette vieille nation disloquée ? Qu’espérer trouver d’autre, lors des fouilles, qu’une antique patrie charnelle où l’âme n’est plus ? C’est peut-être dans l’étrange diaspora de Richard Millet, diaspora de l’intérieur, que nous entrerons sans joie, afin de régénérer un nous qui saura, dans l’ombre de la Croix et de l’étoile de David, accepter d’être un nous en guerre, et d’abandonner ce moi post-moderne empêtré dans « de vieilles idées chrétiennes devenues folles ».

« Nous sommes en guerre »

Alors qui nous dira en vérité qui est l’ennemi, si ce n’est l’ennemi lui-même ? L’ennemi, d’abord, nous désigne et nous enchaîne à lui par ce baiser de mort qu’il appose depuis mille ans sur les lèvres fébriles d’un Occident devenu fébrile et timoré.
Voilà bien longtemps qu’il s’est révélé à nous, l’ennemi... Mais si, essaie de te souvenir : peut-être avons-nous voulu l’oublier mais rassure-toi, lui ne nous oubliera pas : il saura se rappeler à notre bon souvenir dès que nous nous laisserons aller à nouveau à la douce oisiveté, à l’illusion de paix. Jusqu’à ce qu’enfin, nous entrions en guerre. Car il désire la mort, il l’implore de tout son être : soyons chrétiens, donnons-la lui et prions pour son âme.

Gédéon Pastoureau, 14 novembre 2015, www.dreuz.info