« Une forteresse. Un état de siège. Une sentinelle. »


« On ne peut rien contre ceux qui viennent. Sinon s’enfuir encore plus loin. »
Jean Raspail, Septentrion

« Il se peut que tout soit d’ores et déjà perdu, pour nous, et le peuple français tellement dénaturé que ses éléments les plus vivants, catholiques et juifs, entrent dans une étrange diaspora (…). »
Richard Millet, Israël depuis Beaufort

Une forteresse. Un état de siège. Une sentinelle.
Écrivain (et) catholique, Richard Millet est cette sentinelle. En faction, il veille dans la nuit sans étoile le chevet de notre monde. Malgré les assauts et les avanies, inflexible, il continue de s’écrire contre ce qu’est devenu cet occident – un vide spirituel – et tisse pour la postérité un récit dont les fils sont l’identité, la langue et la foi.
Pour s’être raconté combattant au côté des milices chrétiennes libanaises (ceux à qui on a refusé « le droit de ne pas [se] laisser massacrer »), pour avoir souligné l’insignifiance de la littérature contemporaine, pour avoir publié un Éloge littéraire d’Anders Breivik de dix-huit pages hautement inflammable à une époque qui ne veut plus voir la littérature s’intéresser à la question du Mal, pour avoir affirmé à la TV qu’il était, lui « français de souche – quelle horreur ! – catholique – quelle horreur ! – hétérosexuel – quelle horreur ! », hanté par la question de l’identité et que, « prenant quotidiennement le RER, pour [lui], la station Châtelet - Les Halles à six heures du soir, c’est le cauchemar absolu, surtout quand [il est] le seul blanc », Richard Millet occupe une place de choix dans l’imaginaire faisandé de tout vigilant antifasciste postmoderne, qu’il s’agisse du Jean Moulin de la clique intello-médiatique, de la conscience parisienne éclairée du petit monde feutré de l’édition, ou du soldat anonyme de la Résistance Supplétive des Réseaux Sociaux.
Pour être bien compris et achever d’être haï par le « parti dévot », il confessa aussi, lors de ce fameux passage télévisé, ne pas supporter les mosquées en France, et enfin, témoigna publiquement, malgré les airs effarés, hautains, compatissants ou ricanants des troupiers du Camp du Bien, de la douleur de ce questionnement qui l’assaillait désormais, au pays du multiculturalisme radieux : où suis-je ?
Poussé à la démission du comité de lecture de Gallimard en septembre 2012, l’écrivain poursuit sans faillir son travail et a produit, depuis cette éviction, plus d’une quinzaine de livres. Il est publié notamment chez l’excellent éditeur Pierre-Guillaume de Roux. On n’étouffera pas cette voix.

« Le réactionnaire n’est pas un nostalgique rêvant de passés abolis, mais celui qui traque des ombres sacrées sur les collines éternelles. » Richard Millet, un réactionnaire authentique, indeed.

Avec Israël depuis Beaufort, Millet offre aux éditions Les provinciales et à ses lecteurs le septième volume de la collection « Israël et la France ». _ L’auteur y laisse de côté le ton acerbe des pamphlets ou des aphorismes et évoque pour la première fois, à touches subtiles, sa relation à Israël et au peuple juif. Le texte se déploie, au fil d’une pensée qui se fouille au cœur de cette « communauté de destin entre juifs et chrétiens ».

« Nous naissons dans des langues autant qu’en des territoires. »

Tout d’abord, l’enfance libanaise, où résonnèrent la langue arabe des messes maronites, ainsi que les gens, les paysages du Proche-Orient ; l’hébreu, ainsi que le mot bref et mystérieux, juif ; cette judéité qu’il lie aux Hazan, Moïse et Marie, frère et sœur rapidement perdus de vue après un changement d’école, mais qui seront pour Millet « des intercesseurs dont il [lui] faudrait bien des années encore pour comprendre de quels signes ils étaient porteurs. » Puis la révélation du protestantisme du père, consacrant l’hostilité de Millet à « tout ce qui fragmente l’unité ». Enfin, la littérature et l’histoire, sur la scène desquels les Hébreux / les Juifs / les Israélites agissent selon l’éternité de leur vocation.

« Israël est notre avertissement, notre avant-poste ».

Littérature de combat forgée par un verbe somptueux, sobre et précis, ce nouveau texte de l’auteur de La confession négative blâme l’intelligentsia médiatico-littéraire : son pacifisme islamophile doublé d’antiracisme dogmatique et coercitif la conduit pareillement à vouer aux gémonies l’État hébreu et à lyncher tout individu libre produisant une pensée qui s’éloigne de la doxa.
Il y décrit l’efficace propagande palestiniste : un ferment de décomposition des souverainetés nationales et individuelles dans la guerre de l’islam contre Israël et un Occident déchristianisé, dissolvant chaque jour un peu plus la vérité dans « l’inversion, le simulacre, le mensonge », et dont l’allié objectif, le Spectacle, finit d’anéantir l’Histoire dans une disneylandisation générale.
Il donne à voir de manière intime le chemin pris par l’auteur dans cette reconquête de son être chrétien, depuis son enfance jusqu’à sa mise au ban pour pensée divergente, en passant par l’expérience de la guerre qui le restitue à sa religion, la guerre et la littérature ne faisant plus qu’un quand on les met au service de la Vérité.

C’est au rétablissement de cette vérité blessée, souillée, chaque jour foulée aux pieds par les affidés de « l’islamo-progressisme », que travaille l’écrivain-soldat de souche corrézienne lorsqu’il évoque l’instrumentalisation du massacre de Sabra et Chatila – splendidement dénoncée par Alain Finkielkraut en 1983 dans La réprobation d’Israël – et qui vouait au même opprobre Juifs et Chrétiens, ignobles frères de sang. La guerre du Liban initia, dans l’opinion européenne, la relégation de l’État d’Israël et acta, aux yeux de la postmodernité se croyant triomphalement sortie de l’Histoire, la flétrissure du sionisme. Celle-ci se conjuguant finalement avec l’impossibilité d’énoncer la culpabilité des musulmans (« Pas d’amalgame ; Ça n’est pas ça, l’islam ! ; #notinmyname ; etc. »).
Les mots sont piégés, la langue et la pensée qui s’en nourrit sont perverties, paralysées par des balises sémantiques ou autres expressions-slogans, telle ce « peuple palestinien », qui apparaît par magie à la fin des années 60, alors que certains évoquent une manipulation du KGB, lors de la Guerre Froide, contre Israël en tant qu’allié des USA.

« Qui tire nourriture de la Bible a, quel qu’il soit, du sang juif – la lettre transfigurant l’origine par-delà l’appartenance ethnique, au croisement de deux universalismes : le religieux et le littéraire. »

La littérature telle « une espèce de religion », la Bible comme matrice de la littérature ; la littérature, forcément judéo-chrétienne, et la musique comme voies d’accès au divin : les Leçons de ténèbres s’ouvrant sur la récitation d’une lettre hébraïque, « les liturgistes de l’universel hors langage que sont les grands musiciens, Haskil, Serkin, Milstein, Oistrakh, Klemperer, Menuhin, Berstein ».
Ancré dans la lecture de la Bible et une téméraire fidélité à l’origine, mêlant histoire personnelle et histoire universelle, Richard Millet ainsi transfusé du « sang juif de Jésus », se peint en train d’accueillir en lui « Israël dans la polysémie de ce nom ». Voulant renouer, contre le travail souterrain de l’hydre « UE / OCI », l’alliance entre les deux Testaments, il s’adresse à ceux d’entre nous qui auraient tendance à se satisfaire un peu sommairement du story-telling servi par les missionnaires de la « cause palestinienne », et, un peu promptement, à se ranger aux côtés de ces nouveaux damnés de la terre incarnés par un « peuple palestinien » fabriqué de toutes pièces : dans notre « cauchemar post-chrétien », ce piège continue de rendre les Juifs impensables en dehors de l’icône inversée issue de l’Holocauste, victimes devenues bourreaux.

« C’est pour avoir perdu le souci de l’origine que la France peut être dite morte. »

Par ce livre aux pages superbes et graves, depuis les hauteurs de Beaufort, cette citadelle intérieure, rêve de souveraineté depuis laquelle il contemple Israël, son auteur, sans oblitérer l’espérance là où elle doit abonder, décrit les actes vils et les sombres desseins de ceux contre qui il prend les armes de la littérature. Par son combat, il peut ambitionner de participer aux retrouvailles métaphysiques d’Israël et de la France.

Gédéon Pastourneau, Mauvaise Nouvelle, Dreuz.