Être une nation


La nation nous mène vers une vision primordiale de l’être. La relation du Juif avec sa nation décrit une manière d’être, une façon de se donner à autrui. Ma nation ne prend son sens que parce qu’elle ressemble aux autres, donc à cause de ses différences. Ressembler est tout le contraire d’être identique et nous savons ici combien il importe de saisir cette différence. Pourquoi « être une nation » ? Alors que pour le non juif appartenir à une nation c’est demeurer en un lieu, conserver un sol, la nation juive se forge à partir d’une crise de l’être qui est la séparation. Bien entendu cette séparation prend des formes concrètes dans l’histoire, mais il s’agit d’une séparation fondamentale au cœur de l’être qui par la suite est vécue à la fois comme une maladie et comme une preuve de la solidité nationale. La nation ne se fonde pas sur un moment privilégié qui instaure définitivement un peuple sur une terre. Nul ne peut vouloir établir ou rétablir le peuple juif dans une demeure sans provoquer un changement de l’être même du Juif. C’est pourquoi une étude, telle que la nôtre, se double d’une ontologie du judaïsme, abordée non à partir des manifestations de l’être, mais selon ce qu’elle consent à livrer d’elle à travers ses diverses conceptions de la nation.

Pourtant « être une nation » peut se comprendre déjà en plusieurs sens. D’abord il peut s’agir d’une définition de l’être de la nation, c’est-à-dire de ce qui l’anime, de son moteur. Néanmoins nous laisserons ce sens de côté pour l’instant car nous serions pris au piège de comprendre la nation selon un modèle organique ou mécanique. Second sens possible, celui qui se décompose ainsi : être une nation signifie que dans le cœur de toute nation se trouvent un être et des étants distincts de lui qui tournent autour et participent à son maintien. Cette seconde acception nous conduirait droit à une remontée analytique des éléments au noyau et ensuite à une descente du noyau vers les éléments. Le risque d’une telle compréhension serait de montrer une nation comme prenant un sens uniquement par ses structures et non par son contenu. Enfin il nous est apparu que le terme « être une nation » ne s’éclairait de façon authentique qu’à partir du raisonnement suivant : dès lors que nous posons la question de la définition d’une nation, nous rencontrons toujours d’une manière quelconque celle de l’être en filigrane ou de manière sous-jacente. Aucune théorie nationale, qui essaie de faire table rase de cela, ne peut être conforme au judaïsme et au peuple juif. De même une théorie qui nierait l’existence de la nation en affirmant celle de l’être uniquement ne peut être conforme à l’esprit du judaïsme.

Une fois cette nouvelle limite posée, nous pouvons essayer de définir cet être sous-jacent dont nous avons déjà dit qu’il trouve sa densité dans la séparation. Il n’y a de nation juive que parce que la souffrance juive existe, physiquement et métaphysiquement. La souffrance, résultat de la séparation, sans être un élément de la nation juive en est une dimension inéluctable, une mesure démesurée. Les théories nationales juives peuvent se distinguer selon leurs réactions à la souffrance. Celles qui sont étiologiques, c’est-à-dire recherchant une suppression de la maladie par la disparition des causes. Celles qui sont thérapeutiques, à savoir celles qui, acceptant le mal, tenteront de le résorber en passant à un moindre mal et ainsi de suite jusqu’à un point de non-conscience du mal. Cette souffrance devient essentielle en exil tandis qu’en Eretz Israël elle n’est qu’accidentelle. À travers les solutions proposées à cette séparation, nous avons abordé et aborderons sans crainte celles de pure évasion, proches du rêve et de la folie, et celles de consentement stoïque, de résignation à une volonté qui dépasse l’homme, à côté de celles qui défient le destin. Pour autant qu’il nous en souvienne, toutes reconnaissent une permanence de l’être sous-jacente à la nation comme si la séparation servait à conserver une solidité à la réunion des éléments qu’elle veut disperser.

Si donc la séparation permet le maintien de l’être, c’est peut-être qu’elle est inscrite dès l’origine en lui. Et nous ne saurions poursuivre notre aventure sans revenir sans cesse sur cette origine. La nation ne se peut vraiment saisir qu’à partir de son commencement ou plutôt à son écoute : il ne s’agit pas ici de raconter une histoire, ce qui non seulement serait un travail indfini mais n’aurait que peu d’intérêt philosophique, ce dont il est question c’est de conserver présents en nous les premiers moments de notre nation. Ce pourquoi nous avons besoin d’y faire retour tient en ce que le commencement est un commandement qui nous guide encore. Ce commandement n’est pas une ordination du monde selon l’espace mais selon le temps comme répétition de l’origine. L’enracinement du Juif dans sa nation est un mouvement de l’être vers les choses et non une retraite des choses dans l’être. « Être une nation » c’est aussi conserver l’être qui se perd à chaque instant, à travers la nation et même au moyen de la nation. La nation est un instrument pour le Juif conscient de la perte de l’être, dont l’altérité nous échappe. Voilà pourquoi le nationalisme juif n’a de sens que s’il conserve les secrets ou redécouvre une clandestinité de l’être. Il ne peut être totalement exprimé, positif ou positiviste et ne se compose pas de pures évidences rationnelles.

In Michaël Bar-Zvi, Etre et Exil, pp. 15-18, © Les provinciales, 2006.