1. Famille chrétienne


Cette deuxième pièce de Fabrice Hadjadj, par ailleurs philosophe et essaiste de premier ordre, évoque une des pages les plus scandaleuses de l’Évangile, le massacre des Innocents. Après avoir été montée à Lyon, la pièce arrive à Paris, dans une mise en scène de son auteur dont l’économie de moyens permet de mettre en lueur la langue dense et charnue, ainsi que le visage des trois actrices qui portent le texte avec une force peu commune.

L’ouverture – trois femmes silencieuses, la main sur le ventre, dans une immobilité poignante – donne le ton de ce Massacre des Innocents. Quelques scènes plus légères permettenet au spectateur, acculé dans son fauteuil comme un boxeur dans les cordes, de reprendre ses esprits. Mais c’est surtout un enchaînement de tableaux d’une violence abyssale et d’une infinie compassion qui creuse les replis de l’âme humaine confrontée à la souffrance et au Mal. Le face à face entre la mère et sa fille, qu’elle pousse à avorter ; le duel entre l’épouse et son mari, qu’elle accuse de l’avoir trompée en espérant surtout qu’il n’est pas l’un des assassins : autant de scènes bouleversantes, propres à favoriser la plus exigeante des méditations.

Signalons enfin la contribution admirable d’un couple de musiciens « de rue », violon et bandonéon. Ils livrent une composition originale, à la fois mélancolique, tranchante, incarnée et métaphysique, qui prolonge parfaitement les dialogues. La lecture de la version intégrale de la pièce, trop longue pour être montée, est indispensable pour assimiler la richesse d’une œuvre qui ose affronter ce mystère du Mal, que le Christ n’a pas aboli mais dont il nous a sauvés.

François Huguenin, Famille chrétienne n° 1527, du 27 avril 2007