Fils de…


Un des termes hébraïques désignant la nation est Ben dont le sens exact est fils de (…) Proudhon écrivait dans ses Carnets « Nul n’est homme s’il n’est père » et n’aurait-il pas dû en vérité affirmer que « nul n’est homme s’il n’est fils ». S’il est une chose que les Juifs se sont toujours refusés à penser c’est bien cette idée d’une existence humaine universelle jetée dans le monde de façon indifférente. Pour le judaïsme, tout homme est le fils de son père avant même d’avoir une autre relation avec les hommes ou l’humanité. Il faut être senti fils pour pouvoir être un frère des hommes. Le reproche du cosmopolitisme fait aux Juifs n’était de la part de l’antisémite qu’une façon de déceler en nous ce manque de filialité. Bien sûr le but de l’antisémitisme n’est pas de rétablir le Juif comme fils mais de le supprimer comme frère ou plutôt comme « faux frère ». L’humanité ne peut être qu’une mère adoptive parce qu’abstraite. Les fils d’Israël, Bné Israël, sont frères entre eux parce que fils d’une même origine et non parce qu’on les désigne extérieurement comme frères. Le fils c’est avant tout un héritier, une chair qui est faite de cette chair maternelle. Le nationalisme juif n’est jamais une théorie de la fraternité mais son premier mot est toujours : mon père, ma mère et mes ancêtres et vous aussi mes frères et mes enfants.

Être un fils signifie non avoir un père mais aussi être son père, semblable et différent de lui. Définir une nation n’est possible que si l’on a compris la relation du fils à son père et ce n’est pas selon nous un hasard si la faille dans cette relation est à l’origine du rejet de leur peuple par certains Juifs. Freud et Kafka ont sans le savoir fait plus pour la nation juive que bien des théoriciens. Le premier en montrant combien cette relation au père nécessitait le dépassement de certains complexes et de ce qu’il appelle des inhibitions. Le second dans sa très belle Lettre au père a montré la tragédie et la grandeur de cette relation. Le père est celui qui donne le nom au fils en lui confiant un héritage. Cet héritage n’est pas un message ou une richesse mais une possibilité ou une ouverture. Le père donne d’abord à son fils la transmissibilité, une tradition pour l’avenir. Non seulement le père et le fils sont d’un même sang mais ils partagent un même secret, celui de leur identité et de leur différence. Bien sûr ce secret est aussi celui de la ressemblance, comme l’indique Pierre Boutang dans Ontologie du secret, mais c’est parce que le fils est toujours encore son père. La nation juive se tisse sur cette relation première chez tous les êtres, seule la laine change.

La laine est la couleur de cette relation, son expression à chaque moment du tissage. Le judaïsme ignore le mot de religion, mais si l’on prend religion dans son sens original sa signification est ce qui relie, autrement dit un lien et rien d’autre. Dans ce sens le judaïsme est plus une religion que toutes les autres, bien que le mot n’existe pas en hébreu puisqu’elle tisse un réseau de relations à partir d’une relation première du père au fils. La religion est une mémoire du père que le fils conserve. L’essence de cette mémoire est la fidélité qui est une solidité de l’appartenance face à l’événement. La fidélité se place dans deux relations : celle d’une réaction à l’événement et celle d’une conservation dans le temps et malgré le temps. La fidélité n’est pas une simple répétition mais elle se conçoit comme une célébration et un témoignage. Célébration parce que nos pères deviennent nos légendes et nos vies passées. Témoignage parce que je suis là pour les raconter à ceux qui veulent bien m’entendre. Être religieux c’est savoir écouter. Pourtant il n’y a pas de technique du savoir écouter. Seules deux méthodes existent pour écouter : la première est que l’on ne sait écouter immédiatement qu’une seule personne, son père ; la seconde c’est que l’on apprend à écouter lorsque l’on veut épier quelque chose ou quelqu’un. À la limite, ces deux façons de tendre l’oreille procèdent d’un même principe d’autorité. L’autorité du père comme premier respect de fait directement saisissable dans le quotidien. L’autorité de Dieu comme premier secret et cause de tous les autres. Ces deux relations fondent la religion juive car leur légitimité ne peut jamais être vraiment remise en cause par quiconque sinon en récusant toute appartenance.

Le nationalisme se fonde sur l’idée que ce qui nous semble premier et légitime possède une puissance telle que nous devons le préférer à toute autre réalité. Ainsi le père est non seulement aimé comme tel mais il devient mon préféré dans l’ordre du monde. Vouloir conserver cette préférence c’est être nationaliste. Être fils de son père c’est avoir des principes dont le premier est la légitimité du père en tant que mon père et la volonté de maintenir à tout prix ce lien. Il ne saurait y avoir de légitimité sans un « vouloir continuer comme avant et de nouveau ». L’idée du fils est une image de ce qu’un témoin peut désirer pour ceux qui l’ont précédé et pour ceux qui le suivront. Le fils n’agit pour sa nation que parce qu’il pense toujours à un fonds ou à un « profond exister » dans lequel son père a tissé son existence. La légitimité est la volonté de solidité du lien qui rassemble les fils d’un même père. Cette solidité, le fils ne la trouvera qu’à la découverte de la paternité vécue. La volonté de conserver sa nation contre tous les obstacles est fondée sur le fait que le fils comprend la mort de son père en même temps que sa propre naissance. C’est l’arrachement violent du père à son fils qui mène ce dernier à accepter le charme du destin tel qu’il vient à lui. Le désir est le moteur premier d’une nation dans la mesure où il est compris comme cette attention naturelle à l’événement et au nouveau, à ce qui arrive. Le fils est le seul véritable témoin parce qu’il a découvert le charme du père et du fils. Le fils juif est comme le père et tout homme juif. Ainsi ce n’est que lorsque le fils comprend les volontés de son père qu’il devient un des attributs de la nation. Cette volonté de la continuité nationale est pour Yehezkel Kaufmann le véritable critère qui permet de caractériser le peuple juif. Cette volonté est d’être sauvé, de trouver une délivrance. Kaufmann estime que la nation commence avec le sentiment d’appartenance. Elle est le fait d’une prise de conscience de l’origine commune. Des individus qui prennent conscience du lien dont ils sont issus recherchent nécessairement à se regrouper ou à renforcer leur position. Le fils comprend son père parce qu’il trouve une voie pour le sauver. La première racine d’une nation pour Kaufmann est la volonté du destin commun. La nationalité ne peut pas être attribuée uniquement par la possession d’un territoire ni par la présence d’une institution politique. Son origine est dans le sang mais pas au sens de la race, selon le père. Comprendre son père sera comprendre sa volonté de paternité. Le territoire et l’institution politique d’après Kaufmann sont des « auxiliaires de l’unité nationale ». La prise de conscience de l’origine commune s’exprime par la compréhension d’une langue commune. La nation pour Kaufmann doit représenter une valeur pour qu’elle puisse être l’objet de la volonté de ses membres. « Non pas le salut par l’assimilation mais le salut national : c’est ce sentiment qui a conduit à la naissance du mouvement de salut national. Aussi bien le mouvement vers l’assimilation que sa négation – le mouvement national – sont nés ainsi fondamentalement de la même aspiration à être sauvé – après l’échec du mouvement assimilateur en tant que mouvement rédempteur et l’avènement du mouvement de rédemption nationale. » La volonté nationale aspire à une valeur essentielle qui est sa première cause : le salut. L’adhésion à la nation et surtout au nationalisme est presque métaphysique puisque le peuple considère la Torah comme premier et dernier mot du salut des hommes. Un mouvement national qui se séparerait de cette valeur ne pourrait conserver aucune raison d’être ou plutôt aucune raison d’espérer le salut. Pour Kaufmann toute nation est un mouvement ou une tension vers des valeurs qui mènent au salut de cette nation. Le sentiment d’appartenance à une nation est défini par lui comme « un désir sourd au fond de l’être ». Ce désir est celui du salut et de la délivrance. Le salut national peut prendre deux formes : une politique et une religieuse. Cette dernière ne quitte jamais la nation juive tandis que la première apparaît dans les situations dangereuses. Le salut national politique est une délivrance de l’exil. Cette délivrance est le point de départ d’une renaissance nationale politique et religieuse au bout du compte. « Le mouvement national juif est enraciné dans le besoin de délivrance de la diaspora. La délivrance de la diaspora est l’objectif historique essentiel de ce mouvement. » Pourtant, même si cette question vient se poser historiquement au cours d’une période bien précise, elle n’est pas nouvelle. Chaque fois une même interrogation revient : qu’est-ce que le judaïsme ? La réponse se trouve dans l’interprétation biblique des termes « fils de Dieu », Bné Elohim, dont Kaufmann suppose qu’elle donne la clé des nations. La reconnaissance de la filialité nationale n’est qu’une étape dans la reconnaissance de la filialité divine.

« Le peuple juif ne trouvera pas le salut dans l’assimilation mais dans la renaissance nationale, dont le commencement est la renaissance culturelle et l’éveil à l’idée de rédemption. Le mouvement national est ainsi fondé sur sa véritable source historique et sur la profondeur de la gravité de sa mission.

Ni les tourments passagers ni les convulsions d’agonie d’un peuple mourant ne l’ont engendré, mais le malheur d’un destin ancien. Le mouvement national ne vient pas interpréter les rêves fantastiques d’hommes sans réalisme, mais trouver une solution à une vieille et vilaine question – une question de sang et de feu, de récrimination et d’esclavage, la question d’une vie désolée et interminable – la question du Juif éternel. »

Ce « malheur d’un destin ancien » dont Kaufmann nous parle est bien la tragédie essentielle de la nation juive, sa séparation ou son déchirement d’avec Israël comme terre et comme temple. Incarnée par la séparation du père et de son fils, la tragédie devient celle de la nation. Mais la séparation n’est pas l’unique racine de la tragédie, il en est une autre qui est l’absence de l’unité du monde. Il n’y a de nation juive que si sa place est au cœur de l’univers non seulement dans l’espace mais aussi dans le temps et dans l’être. C’est pourquoi la nation doit s’attribuer un second critère de reconnaissance et de définition : la souveraineté. Cette souveraineté dont le fils est le premier et le meilleur bâtisseur.

In Michaël Bar-Zvi, Etre et Exil, pp. 149-152, © Les provinciales, 2006.