Haecker et le destin allemand

Le message de la résistance catholique allemande au nazisme pour aujourd’hui et pour demain.

S’il est vrai que Theodor Haecker fut important pour la formation d’une petite partie de la jeunesse allemande au moment du nazisme et après sa défaite (notamment de Joseph Ratzinger lorsqu’il entra au séminaire) ce livre a joué un rôle singulier : l’auteur en avait lu des passages le lendemain de la défaite de Stalingrad à un groupe de jeunes gens parmi lesquels se trouvaient les membres de la Rose blanche… Deux semaines après, Hans et Sophie Scholl étaient arrêtés, jugés et exécutés. Récemment le beau film de Marc Rothemund sur les derniers jours de Sophie Scholl, mais aussi celui d’Olivier Hierschbiegel sur La Chute de Hitler ont rappelé l’importance de certains détails de l’histoire. C’est bien après la guerre, en réalisant sur une inscription consacrée à la jeune fille de la Rose blanche qu’elles étaient nées la même année, que Traudl Junge, la dernière secrétaire du Fürher, prit conscience des libres décisions qui très tôt président aux destinées humaines. Les études sur la Rose blanche rappellent que la lecture de Claudel, Bloy, Bernanos, Maritain en même temps que Haecker influencèrent les jeunes gens, véritable amitié invisible franco-allemande nouée au cœur de la tourmente par la perception aiguë de l’histoire que le catholicisme permet.

Dans la quête de repères tragiques au milieu des événements troublés que nous vivons, quelque chose de cette époque, qui confronta le peuple d’Israël à l’idéologie nazie, a resurgi aujourd’hui d’une manière que personne n’avait prévue. La référence au mémorial de Pascal « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » dès les premières pages du livre, mais aussi l’allusion en 1935 – alors que Haecker est déjà surveillé et bientôt interdit de parole – au sens du destin juif sont peut-être décisifs. Dans Virgile, père de l’Occident, traduit et publié par Jacques Maritain en 1933, il rappelait que « les Grecs et les Romains ont accepté que le salut ne vienne pas d’eux, mais des Juifs ». Il se peut qu’une part de la difficulté de ce texte écrit comme à tâtons dans les brumes de l’Histoire tienne justement à ce qu’il ne trouve sa portée véritable qu’aujourd’hui, avec la résonance troublante des deux époques à travers le long silence qui les sépare… Soixante ans après la Shoah et la création d’Israël, enjambant Heidegger et Sartre, il est possible de placer ce livre au cœur de l’enjeu politique d’aujourd’hui : car s’il est évidemment question de liberté c’est parce que la réconciliation (chrétienne) avec la puissance passe par l’action politique, une détermination, une force, une hiérarchie qui ne soient pas tyranniques. La responsabilité devant le monde d’une Europe oublieuse ne s’est pas dissipée, elle a précisément été rappelée avec force par l’Église dans le choix d’un pape allemand, témoin de ces tragédies mêmes qu’avait vécues Haecker.

Olivier Véron, Les provinciales