Le Messager


Hamevasser. — Vous affirmez que la décadence de la France est liée aux relations avec le peuple juif, porteur d’une loi morale universelle, n’est-ce pas un propos un peu arrogant, et qui donnerait raison à ceux qui pensent que ce peuple est sûr de lui-même, et pourquoi n’est-ce pas vrai pour d’autres pays en Europe ?
Michaël Bar Zvi. — Non ce n’est pas arrogant, car ce que je dis c’est que la France s’est constituée en tant que nation sur le modèle du peuple élu, en se fondant sur des idées issues du judaïsme. La figure d’Israël, et même la figure juive biblique est au cœur de la nation française qui s’inscrit dans la lignée du royaume de David et se pense comme un peuple élu, ayant une mission universelle à accomplir. Cela explique aussi certaines formes d’ antisémitisme, mais n’oublions pas que sur le fronton de Notre-Dame se trouvent aussi les effigies des vingt-huit rois d’Israël. Lorsqu’on veut aujourd’hui effacer le passé et l’héritage de la France, ses origines, on en vient à oublier ses racines juives aussi. Une nation pour perdurer, et c’est ce que dit Levinas, doit se penser comme élue et c’est justement cette idée dont le judaïsme est porteur depuis des siècles. Le rejet d’Israël en France n’est pas seulement dangereux pour les Juifs, mais il menace même l’existence du peuple français, qui cesse de se penser en tant que tel. Si le judaïsme a apporté quelque chose dans l’histoire c’est notamment la façon dont un peuple se constitue, se pense et subsiste malgré les tourments. Le judaïsme a apporté à l’humanité les notions fondamentales de la politique, la loi, le peuple, la souveraineté, l’État etc., or ces concepts perdent aujourd’hui de leur sens en France, ce qui explique aussi le rejet des Juifs. Ce n’est pas de l’arrogance d’appeler à retrouver l’alliance entre Israël et la France, mais c’est une fidélité à des valeurs communes. Cette fidélité, certes, dérange. La négation des Juifs, en tant que peuple, pour la remplacer par une notion vague de « génie juif » participe de cette volonté d’effacer le passé, l’héritage et l’enseignement par lesquels nous avons réussi à perdurer. La France, fille aînée de l’Église a inscrit la figure juive dans sa culture, sa littérature, et cet héritage est aujourd’hui remis en question par le multiculturalisme, la mise à zéro des valeurs, le post-colonialisme qui composent la pensée dominante et la bien-pensance…

— La France, mais aussi la Grande-Bretagne ont joué un rôle au Proche-Orient pendant des siècles et plus particulièrement au début du XXe, après la première guerre mondiale, quelle influence a-t-elle encore aujourd’hui dans cette région ?
— La France a toujours eu un lien très fort avec la terre d’Israël, depuis les croisades et le Royaume de Jérusalem. Elle a toujours considéré qu’elle avait pour mission de protéger les Lieux Saints, et d’ailleurs elle a accompli cette tâche pendant 400 ans, en accord avec la puissance occupante ottomane. Après 1917, la France et la Grande-Bretagne ont découpé le Proche-Orient, selon leurs intérêts coloniaux et économiques, en dépit des réalités géopolitiques, ethniques, religieuses et démographiques. Le tracé des frontières, à la règle, était dénué de toute logique. Nous en voyons encore de nos jours les conséquences avec le rétablissement du califat en Syrie et en Irak. L’origine même du conflit israélo-arabe se trouve dans les politiques impérialistes anglaise et française au lendemain de la première guerre mondiale. Comme je le montre, à l’aide de textes souvent méconnus, les sionistes et les arabes étaient sur le point de trouver des arrangements territoriaux permettant une coexistence. (cf. les échanges de lettres entre H. Weizmann et le chérif Fayçal en 1919, lors des conférences de paix de Versailles). Les Français et les Anglais avaient fait des promesses contradictoires aux différentes tribus arabes de la région, qu’ils furent incapables de tenir ensuite.

Quel était votre état d’esprit, lorsque vous avez décidé de faire votre alya, il y a quarante ans ?
— Au commencement je voulais écrire un livre pour montrer l’alliance profonde entre le peuple juif et la nation française, à travers la présence de Rachi, des kabbalistes en Provence, des frères Kimhi initiateurs de la grammaire hébraïque, de Montaigne, Pascal, Péguy ou Racine. Or je me suis rendu compte, plus particulièrement l’été dernier, que l’amour de la France qui avait guidé mes pas et m’avait permis d’enrichir l’expérience de mon alya, s’était transformé en un double rejet. Les Juifs de France se sentent rejetés et certains quittent la France en la rejetant. Pour moi, la France avait été aussi le berceau d’une culture où le judaïsme avait sa place, mais depuis quelques années on y déconstruit la demeure juive sous toutes ses formes. L’éducation que j’avais reçue m’a servi de socle pour mon aventure sioniste et la construction de ma vie en Israël, or aujourd’hui le judaïsme, sous toutes ses formes, culturelles, historiques, spirituelles ne trouve plus sa place dans les écoles de la République, où des professeurs ne peuvent même plus enseigner la Shoah ou évoquer la Bible. Les Juifs de France vivent dans un sentiment de rupture. Ce n’était pas mon cas, et je me suis posé la question de savoir ce qui avait changé, non seulement sur le plan circonstanciel, mais plus en profondeur.
Les explications de ce phénomène sont multiples, et elles ne sont pas spécifiques à la France, mais les conséquences sont plus graves pour deux raisons : la première c’est que la communauté juive est la plus importante d’Europe et la seconde parce qu’il y a en France une population musulmane importante, au sein de laquelle les préjugés anti-juifs sont très présents. Si la France, au sein de l’Europe, renonce à assumer avec fidélité et fermeté ses « racines » juives, elle ne sera plus la France. Cela s’appelle aussi refaire de la politique au sens noble, au sens d’agir dans l’histoire et non de la communication ou du spectacle. L’impression que l’on a, aussi bien avec le fonctionnement de l’Europe qu’avec la montée des intégrismes ou la démission de l’école, c’est que les hommes politiques ne changent rien. Le problème n’est pas l’avenir des Juifs de France, mais l’avenir de la France. L’attrait des jeunes de banlieue vers l’islam, c’est justement parce que cette religion leur donne l’impression qu’elle fait de la politique, qu’elle change l’histoire.

Propos recueillis par Jean-François Bensahel et Richard Metzger, Hamevasser, Le Messager n°190, décembre 2014 (magazine de l’Union Libérale Israélite de France)