Le Monde : « Houellebecq et le spectre du califat »


Sartre raillait les critiques littéraires qui s’acharnent à ne pas entendre ce que les écrivains disent dans leurs livres, et qui font comme si chaque auteur inventait seulement « une nouvelle manière de parler pour ne rien dire ». La réception du nouveau roman de Michel Houellebecq prouve que cette cécité volontaire ­demeure vivace, les subtils docteurs en houellebecquisme s’employant à ­démontrer que leur idole écrit pour ne rien dire.
Or Houellebecq dit quelque chose. Il a choisi de parler de l’islam. De décrire la France comme un pays voué à passer sous l’emprise musulmane. Dire cela, ce n’est pas rien. Et contrairement à ce qu’on voudrait bien croire, son discours n’a guère à voir avec un éloge de cette religion. Il ne s’inscrit pas dans la vieille tradition qui voit dans cette foi l’unique salut d’un Occident rongé par l’individualisme, privé de toute espérance. La preuve, dans le roman, quand les personnages se convertissent à l’islam, c’est toujours mus par l’appât du sexe et du gain : une ­situation, de l’argent, un bel appartement, trois ou quatre femmes dévouées corps et âme… voilà les rétributions « spirituelles » promises par Soumission à qui se soumet.
A l’opposé de l’ancienne lignée islamophile, donc, Houellebecq reprend à son compte une vision hostile et beaucoup plus récente. Quiconque en est familier reconnaîtra ici les mots-clés et les arguments d’une littérature politique désormais très répandue, et dont la ­figure phare est explicitement citée par l’écrivain. « Dans un sens, la vieille Bat Ye’or n’a pas tort », lit-on à la page 158. Née au Caire, auteure d’ouvrages sur les minorités religieuses (dhimmis) dans l’islam médiéval, la Britannique Bat Ye’or a vu ses textes célébrés en Occident, notamment par certains cercles néoconservateurs, pour avoir décrit les peuples du Vieux Continent comme les nouveaux dhimmis d’une Europe ­contemporaine rebaptisée « Eurabia », abdiquant ses racines chrétiennes et ­livrant ses juifs pour mieux complaire à ses maîtres musulmans.
C’est exactement ce schéma « eurabien » que Houellebecq reproduit, et d’une façon d’autant plus redoutable qu’il drape son propos sous une forme romanesque. Certes, on retrouve aussi chez lui des résonances avec les obsessions nationalistes de Renaud Camus (le grand remplacement), Eric Zemmour (le suicide français) ou Alain Finkielkraut (l’identité malheureuse), mais le dispositif narratif de Soumission épouse d’abord le récit élargi, européen, de Bat Ye’or, et ses variantes imaginées par toute une blogosphère virulente, qui a développé, comme Houellebecq, un goût prononcé pour le décadentisme et la politique-fiction. Si la vision en est plus internationale, la France n’y joue pas moins un rôle d’avant-garde : elle montre l’exemple aux nations ayant oublié leur histoire, renié leur identité. Chez l’auteur de Soumission comme chez Bat Ye’or et ses avatars, cette démission de la France est le prolongement naturel de la « politique arabe » menée par de Gaulle, une politique de coopération ou plutôt de « collaboration » (Houellebecq utilise le mot). Paris, sous occupation islamique et arrosé de pétrodollars, constitue ainsi la nouvelle capitale d’un empire unissant les deux rives de la Méditerranée, et dont les universités, à commencer par la Sorbonne, deviennent le flambeau du « djihad éducatif », selon l’expression de Bat Ye’or.
Bien sûr, cette invasion prend soin de se présenter comme un mouvement de pacification, et dans le livre de Houellebecq, le nouveau président musulman de la République française tient un discours modéré. En témoigne aussi cette scène cruciale où le narrateur du roman, professeur de littérature à la Sorbonne, arrive pour faire cours dans un amphithéâtre gardé par trois jeunes « frères » venus contrôler la tenue de leurs « sœurs ». Menaçants, les jeunes finissent par s’éloigner en lançant à l’enseignant, dans un sourire : « La paix soit sur vous, monsieur »… Mais dans l’islam « le mot “paix” avec un non-musulman implique sa conversion ou sa soumission (dhimmitude) », comme le prétend Bat Ye’or et comme l’illustre le destin du narrateur, amené lui-même à « sauter le pas ». A cet instant précis, du reste, il est bien clair que le prix à payer, pour avoir la paix en Europe, est le départ des juifs, et le narrateur a alors « une ultime pensée pour Myriam », sa jeune amante, l’un des personnages-clés du roman, qui a déjà quitté la France pour Israël.
On aurait tort de penser que ces vues, développées sous forme de roman à thèse ou d’essai imaginatif, sont marginales. Sous une forme ou sous une autre, l’image d’une Europe qui se couche devant l’islam est présente dans plus d’un livre, et sur maints sites Internet influents. Comme Houellebecq, dont le roman exhibe sans cesse le climat d’« hébétude incrédule » et d’« acceptation languide » qui conduit l’Europe à s’avilir, tous font de la soumission le mécanisme fondamental de ce destin collectif honteux, tous dépeignent « l’amalgame de peurs, de lâchetés, de corruptions, de haines, d’ambitions à courte vue qui ont conduit Europa vers Eurabia », pour citer encore une formule de Bat Ye’or (L’Europe et le spectre du califat, Les Provinciales, 2010).
Ce qui est dit est dit, il faut le constater. Constater, également, que cela n’est pas sans conséquence, au moment où les vociférations hostiles à l’islam retentissent à travers l’Europe, et pas seulement en Allemagne. Constater enfin que ce qui est dit ne l’est pas par n’importe qui. Houellebecq est un auteur glorieux, publié par un grand éditeur parisien, porté aux nues par la critique française depuis des années. Soutenu de longue date par Le Monde, en particulier. Encensé par Emmanuel Carrère, aujourd’hui même, dans « Le Monde des livres ». Carrère, auquel nous remettions il y a quelques semaines le Prix littéraire du Monde pour Le Royaume (POL). Autant dire que Houellebecq n’est ni un marginal ni un écrivain dont nous pouvons nous tenir quittes. De ce point de vue, peu importe que son roman soit littérairement de facture assez médiocre. Non, décidément, Houellebecq ne parle pas pour ne rien dire. Ce qu’il dit, il le dit, et cela en dit long, malgré tout, malgré nous, sur nous aussi. Sur cette époque terrifiante où nous nous trouvons tous sommés de choisir notre camp entre les pulsions islamophobes et les tueurs islamistes.

Jean Birnbaum, Le Monde n°21766, du vendredi 9 janvier 2015.

• Jean Birnbaum a également publié, à propos de Pierre Boutang : « Israël et le théorème du rempart », Le Monde du 8 janvier 2011