Il y a là une histoire, une préhistoire, et une tentative de justification


« Semprun a quitté la mort pour la vie, mais Primo Levi s’est suicidé. Il n’était pas passé dans la chambre à gaz, il était revenu, vénéré comme l’un des plus grands écrivains de l’époque, il a écrit sur les camps, et il s’est suicidé. Je crois, moi, qu’il n’a pas pu dire l’essentiel, parce qu’il est indicible, je veux dire surtout inavouable.
Combien a-t-il fallu ? un jour ? deux ? une semaine ? Très vite, le vaincu donne raison à l’ennemi. Voilà la vérité.
Je cherche un autre mot pour “vaincu”. Nous n’étions pas des vaincus. Vaincu de quelle guerre ? Ce n’était pas parce que j’avais milité dans le parti pourchassé, que j’étais-là. Le risque couru dans le combat vous fait être quelque chose, pour l’ennemi même. Non, j’étais là, coupable du délit d’être né.
Qu’est-ce qui en moi pouvait me prouver à moi-même, me donner une arme pour nier la néantisation ? Elle était reconnue par moi, au fond justifiée, par le fait que l’ennemi, lui, combattait, prouvait, et était totalement maître de moi. Il était quelque chose et je n’étais rien. Je découvrais mon rien, je découvrais que la vie, la mienne, n’était pas justifiée et que la personne, la mienne, n’avait aucune légitimité.
Tout mes pareils avaient-ils éprouvé leur bref séjour dans le monde nazi comme cette néantisation acceptée ? Probablement non. Il y avait parmi nous des êtres qui, dès avant le camp, dès leur naissance, étaient maintenus en vie surtout par la croyance que la particulière, l’exceptionnelle déchéance était encore une élection. Leur court séjour dans le néant ne leur en a pas fait prendre conscience. Ils en ont été délivrés par le miracle qu’ils attendaient.
Ma vie, dont je détournais les yeux avec toute l’énergie dont j’étais capable, allait en s’approfondissant dans le désespoir de ne pas pouvoir trouver une réponse à la question de mon existence. Je l’avais jugulée (…)

Il y a là une histoire, une préhistoire, et une tentative de justification. Une demande de pardon : je ne savais pas, les choses se sont faites – quelqu’un tenait des comptes pas moi, j’avais assez à faire de vivre sans exister, sans le sentiment d’exister. Lui, il tenait patiemment les comptes.
Et l’histoire s’est dite d’elle-même, utilisant ce qu’elle pouvait, mes pauvres mots, des mots étrangers – puisque j’étais muet presque de naissance : ma langue était coupée, ma vie aussi était coupée, ses sources taries.
J’admire, à tout prendre, celui-là qui est en moi – qui est moi – et qui, avec des mots empruntés et sa voix de fausset, a su lever le remords comme une pierre, à l’heure des bilans. Ma faute prenait enfin une forme, un peu de consistance, sous une lueur tremblotante. Maintenant je sais : mon angoisse est mon reproche à moi-même et à nul autre.
Mourrai-je tranquille pour autant ? Je crois que la vie est irrémédiable. Et comme j’en abandonnerai volontiers ce qu’il en reste pour un seul instant – si court soit-il – où je saurais que ce qui s’est fait en nous, par nous, se dissipe à jamais comme une vapeur dans le vent.
Que ne reste pour une ligne sans faille que ce que l’amour a fait sortir de nous – l’amour seule excuse d’avoir accepté, d’avoir choisi de vivre coupé de soi. »

In David Cohen, L’homme Ses bizarres idées de bonheur…, Les provinciales, 2008.