L’Élection


Il fallait attendre que le débat s’éteigne pour pouvoir se soustraire à son ton comme à sa règle et l’éclairer d’une lumière plus haute. Comme le dit Heidegger : « Toute polémique manque par avance la tenue de la pensée. » Or notre société du spectacle est essentiellement polémique. Elle vit de son autocritique. Elle propose un cirque carré où l’on peut assister à sa propre mise à mort. L’important est de ne pas lui échapper et que tous succombent à sa fascination. On s’insurge contre une prétendue « pensée unique », mais cette critique de la pensée unique lui appartient aussi bien. Elle fait son beurre de toute bataille et de tout battage. Pourvu qu’on ne pense pas. Pourvu qu’il n’y ait ni profondeur, ni secret, ni réserve, mais que tout puisse s’étaler à l’écran.

Le débat dont je parle est celui qui tourna autour du film La Passion. Je dis bien « qui tourna autour », car, le film, il ne l’aborda presque jamais. Le film fut oublié, et ce fut le refoulé d’un drame supérieur qui occupa le devant de la scène et y agita ses ombres.

Trop peu de temps, hélas ! Devant que de mûrir, la véritable réflexion avorta. On est passé à autre chose. La controverse ne pouvait rouler si longtemps sur le même sujet. Ce n’est pas tant de nos jours que l’image supplante la parole, mais la parole comme l’image sont soumises à un tempo qui interdit tout recueillement. Et voici le constat terrible : nous sommes tombés si bas que nous devons regretter aujourd’hui l’impossibilité d’une affaire Dreyfus. Une affaire Dreyfus qui mobiliserait la nation tout entière, et l’obligerait, au moins sous la forme agonique et violente, à resurgir et à se repenser, comme doit le faire toute nation, face au mystère d’Israël. Mais le zapping interdit une telle concentration de la haine et de l’enthousiasme. Ce qui intéresse un moment sombre bientôt dans l’indifférence. Il faut aller à d’autres mises à mort, ne jamais fixer la blessure au point qu’elle puisse nous blesser et nous interroger au fond.

Heureux les persécutés

Je ne parlerai pas ici du film au plan esthétique, encore qu’il y ait beaucoup à réfléchir sur ses faiblesses en ce domaine comme à une sorte de kénose dans l’hollywoodien. Je ne débattrai pas davantage de sa plus ou moins grande conformité à la lettre des Évangiles, puisque, contrairement à ce que crurent certains attaquants ou défenseurs, l’essentiel n’est pas là. Je n’évoquerai pas non plus les intuitions théologiques qui le sous-tendent, notamment la vulnérabilité radicale comme signe de la divinité, laquelle mériterait une étude approfondie. Je n’aborderai ici que l’accusation d’antisémitisme. Et je commencerai par dire qu’elle est heureuse. Mieux : une grande œuvre aujourd’hui qui ne prêterait pas le flanc à cette accusation passerait à côté d’une certaine profondeur, d’un certain sens du mystère. Les partisans du film pour la plupart, comme ses adversaires, se tinrent au-dessous du niveau de ce mystère. On vit des chrétiens s’étonner de ce qu’un film sur la Passion du Christ déchaîne de tels calomnies et procès d’intention contre son réalisateur. Comme si on pouvait toucher à ces choses sans en être brûlé. Le serviteur n’est pas plus grand que le maître. Il est normal qu’après lui sa face, qui n’est même pas sainte, essuie les crachats du monde. Ainsi dans ces colonnes mêmes on osa parler de l’« ignare » Mel Gibson, sans avoir vu le film, confortant les échos de la potinière. La prophétie veut que le témoin du Christ soit bafoué même par les sages et les savants. Et même par ses amis.

Susciter de telles colères injustifiées, encourir de cette manière l’accusation d’antisémitisme, est bon signe. C’est que l’on est doté de cette force d’exaspération qui appartient à la vérité. C’est que l’on est capable de se rendre insupportable au monde et à sa trop bonne conscience. Et, surtout, que l’on va contre le totalitarisme antiraciste, avec sa tolérance sans bord, à condition que l’on passe tout à son lit de Procuste, que l’on adhère à l’indifférenciation égalitaire et renie toute appartenance.

Supériorité morale de l’antisémite

Quelle fut la posture des anti-antisémites, aussi bien adeptes qu’ennemis du film ? D’affirmer que les hommes sont égaux, que l’ère est au confort, qu’il faut bannir tout fanatisme, enfin que les Juifs sont des consommateurs comme les autres… Ce n’était pas la Lumière des nations qui inspirait ces propos, mais les Lumières du dix-huitième, avec leur universalisme ignorant de l’histoire et plus encore de l’Histoire sainte.

L’antisémite aura toujours cette supériorité morale sur les aboyeurs de tolérance creuse : il a l’instinct de l’Élection. Sa supériorité lui vient de ce qu’il est primaire, assez primaire pour ne pas perdre en une demi-science cet instinct-là. Il sent le scandale qu’est le Juif pour le rationalisme et l’universalisme. Il perçoit l’inégalité foncière : un peuple choisi par Dieu, façonné par le Très-Haut, pour être son témoin à travers les siècles, un peuple qui ne fait pas nombre avec les nations, qui a été mis à part. L’antisémite voit cette inégalité, et son erreur est de croire que c’est une injustice. Il méconnaît donc le sens de l’Élection, mais du moins il la sent.

On sait que Hitler voulut substituer l’élection aryenne à l’Élection juive. Il avait l’instinct de l’Élection. Il pressentait le mystère et il en avait de la haine. Nos philosémites au nom des droits de l’homme n’ont pas de haine, en apparence, mais ils ont perdu l’instinct de l’Élection, et n’en ont pas acquis le sens. Leur intelligence, sur ce point, est au-dessous de celle de Hitler. Elle ne planifie pas la destruction des Juifs, parce que les Juifs, elle veille à les détruire en pensée. Ils n’existent pas pour elle, ils ne sont pas à part, ils ne font pas mystère.

Élection et culpabilité

Il faut en venir à cette question chrétienne qui, loin de diminuer le mystère d’Israël, le creuse et l’amplifie à l’infini. Cette question, c’est celle, fameuse, de la culpabilité des Juifs contemporains de la Crucifixion et, plus loin, celle du déicide. Le philosémitisme dont nous parlons va contre ces deux notions. Notamment, pour bien montrer qu’on n’est pas antisémite, on s’opposera à la parole de Jésus dans saint Jean, et l’on dira que Pilate et les Romains sont plus coupables que les Juifs.

Le prétexte à ce renversement exégétique concerne les circonstances de la rédaction de l’évangile johannique : dans un climat de persécution et de refus des chrétiens par la synagogue, Jean aurait insisté sur la culpabilité juive afin de consommer la rupture. Soit. Mais penser que les Romains sont plus coupables que les Juifs, c’est supposer que ce sont les Romains, le peuple élu. C’est en conséquence rabaisser Israël, dire qu’il n’est pas au cœur du drame divin, enfin devenir moralement moins qu’antisémite.

L’Alliance est pour le meilleur et pour le pire. À celui qui a plus reçu, il est demandé davantage. C’est pourquoi, toutes choses égales par ailleurs, sa faute est plus grave que celle des autres. Aussi les Écritures ne cessent-elles de dire que la faute des Juifs, quand ils sont en faute, est toujours plus grave que celle des gentils, car elle se fait dans une lucidité plus grande, et qu’elle se double d’ingratitude. Il suffit de lire Ézéchiel ou Isaïe : La vigne du Seigneur Sabaoth, c’est la maison d’Israël et les gens de Juda en sont le plant choisi. Il en attendait l’innocence et c’est du sang, le droit et c’est le cri d’effroi (Is 5, 7). Et voici Dieu qui parle à son Épouse : Par ma vie, oracle du Seigneur, Sodome, ta sœur, et ses filles n’ont pas agi comme vous avez agi, toi et tes filles […] Quant à Samarie, elle n’a pas commis la moitié de tes fautes. […] Mais toi, porte la honte des fautes dont tu as innocenté tes sœurs : à cause des péchés par lesquels tu t’es rendue plus odieuse qu’elles, elles se trouvent être plus justes que toi. […] Mais moi, je me souviendrai de l’alliance que j’ai contractée avec toi au temps de ta jeunesse, et j’établirai en ta faveur une alliance éternelle (Ez 16, 48… 63).

Tout le chapitre 16 d’Ézéchiel serait à méditer, tant il contient de trésors et résume toute l’histoire du salut. À méditer sans cesse, en son cœur, et non sur ces pages. Mais ici, en ce lieu d’écoute plus pauvre, parce que public, retenons seulement que vouloir excuser Israël de toute faute, c’est aller contre la vocation d’Israël. Et que souligner le péché plus grave d’Israël, ce n’est pas être antisémite, c’est se mettre à la suite des prophètes, c’est en référer à sa vocation divine.

Que son sang retombe sur nous…

Un passage du film de Gibson est significatif de ce dont nous voudrions parler ici. À la fin du procès, Pilate se lave les mains en disant : Je ne suis pas coupable du sang de cet homme ; à quoi tout le peuple répond : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! C’est la leçon de l’Évangile selon Matthieu, dont on sait qu’il écrivait pour des Juifs. Reste que la dernière parole, qui sonne comme une terrible prière, peut s’interpréter contre les Juifs : elle signifierait leur malédiction de génération en génération, une culpabilité collective, permanente, irrémissible.

Aussi Gibson, à moins que ce ne soit son producteur, a-t-il cédé ici au respect humain, tout en essayant de conserver son respect pour l’Écriture sainte. La phrase dans le film est dite en hébreu, mais elle n’est pas sous-titrée en français, et même l’hébreu, moyennant une brève chute de volume, est quasiment inaudible. On eut peur de scandaliser. Ces versets de Matthieu pouvaient donner la preuve de l’antisémitisme foncier du christianisme…

Ils donnaient en vérité un témoignage d’élection. Quel est ce sang appelé sur les Juifs et sur leurs enfants ? Rien de moins que le sang rédempteur. Ces mots dits dans une rage aveugle sont revêtus par Dieu, dans sa souveraine ironie, d’une signification prophétique. Marie-Joseph Lagrange note à propos de ce « tout le peuple » introduit par Matthieu : « C’est la seule fois qu’il entre en scène comme sujet1. »Durant tout le procès, ce sont la foule ou les chefs qui sont nommés, mais non le peuple tout entier. Signe que nous sommes devant une parole qui a un sens spécial et qui à propos de ce peuple nous annonce, pour paraphraser saint Augustin, que le sang qu’il a versé par folie, il peut le boire par grâce. La criminalité parfaite

Mel Gibson répondit aux accusations d’antisémitisme de deux façons : la première en attestant sa fidélité aux Évangiles ; la seconde en expliquant que ce qu’il avait voulu faire, c’était, face à la mort de l’Innocent, renvoyer chacun à sa propre culpabilité. Du point de vue d’une théologie existentielle, rien n’est plus souhaitable. Le Christ est l’Agneau de Dieu qui porte les péchés du monde. Il porte donc mon péché à moi. Celui qui le met à mort, c’est moi, à chaque fois que je manque à la vérité et à l’amour. Si je reporte la faute sur un autre, si je refuse par là de me repentir, alors je n’ai pas lu l’Évangile et je redouble mon crime.

Ainsi chacun est coupable du Crucifiement, en tout temps et en tout lieu, à l’exception d’une seule créature humaine, Marie, la fille de Sion. S’il y a une personne qui échappe à cette culpabilité, parce qu’elle est rachetée par avance, c’est une Juive. Il n’y a donc de parfaite innocence que juive. Et l’on peut constater aussi qu’il n’y a de criminalité parfaite que chrétienne.

Nous avons dit qu’ayant plus reçu, les Juifs, pour le même crime, sont plus coupables que les gentils. Qu’en est-il des chrétiens ? Être chrétien, c’est être baptisé dans la mort et la résurrection du juif Jésus, et devenir ainsi un Juif accompli, un Juif dans le Juif par excellence. Il nous en échoit une élection plus achevée, une responsabilité plus grande, et nous pouvons, dès lors, être plus méritants comme plus coupables que les autres : Quelqu’un rejette-t-il la loi de Moïse ? Impitoyablement il est mis à mort sur la disposition de deux ou trois témoins. D’un châtiment combien plus grave sera jugé digne, ne pensez-vous pas, celui qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu, tenu pour profane le sang de l’alliance dans lequel il a été sanctifié, et outragé l’Esprit de la grâce ? Oh ! chose effroyable que de tomber aux mains du Dieu vivant ! (Épître aux Hébreux 10, 28-31). Le chrétien qui a reçu le plus de grâce et qui pèche malgré tout est celui qui crucifie le plus douloureusement le Christ.

Fonction sacerdotale

Cependant, on ne saurait s’arrêter là, et ce qui vaut pour une théologie existentielle ne suffit pas pour une théologie de l’histoire. Nous sommes tous plus ou moins coupables de la mort de Jésus, et, puisque j’ai ma propre vie à charge, je dois d’abord me soucier de ma propre responsabilité. Très bien. Mais, ce furent quand même des Juifs de son temps qui livrèrent Jésus. Ce fut un apôtre, Judas, et les notables, puis la foule, et seulement, en dernier lieu, Pilate et les soldats romains, qui furent la cause ministérielle de sa mort par nous tous. Pourquoi cela ? Ne faut-il pas évoquer une culpabilité juive, non pas la plus grande, si on la compare à la culpabilité chrétienne, mais spécifique ? Une culpabilité qui serait l’envers de son élection irrévocable ?

Dans un article de la Somme, Thomas se demande s’il convenait que le Christ souffrît de la part des Gentils. Les objections soulevées sont très instructives sur la perspective dans laquelle le théologien doit se poser la question. La seconde, notamment, se fonde sur la primauté sacerdotale d’Israël : « La vérité doit correspondre à la figure. Or les sacrifices figuratifs de l’Ancienne Loi, ce ne sont pas les Gentils, mais les Juifs qui les offraient. Par conséquent, la passion du Christ, qui est le vrai Sacrifice, ne devait pas être accomplie par la main des Gentils2. » Ce qui étonne, ici, ce n’est pas que les Juifs puissent être coupables, c’est qu’ils ne le soient pas seuls, et cela, non à cause d’une abjection bestiale, mais en raison de leur lévitique élévation. Ils sont prêtres. Ils sont pour offrir à Dieu l’unique victime qui peut sauver les hommes pécheurs. Ne devaient-ils donc pas seuls porter sur elle la main immolatrice ?

Il y va ici autant de leur culpabilité que de leur responsabilité pour le monde. Ils ne sont sans doute pas les plus coupables, mais ils doivent être les plus responsables de la mort salutaire du Verbe. Et comment ne le seraient-ils pas, puisque le Verbe s’est fait Juif à travers le fiat d’une fille d’Israël ? C’est pourquoi il faut rajouter aussitôt que dans le Sacrifice divin, c’est le Christ qui est prêtre, comme il est aussi et la victime et l’autel, ainsi que le précise la réponse à l’objection. Mais cela n’enlève rien au rôle ministériel des Juifs contemporains de Jésus. Ils tiennent quand même la place du couteau rituel entre les mains du Prêtre éternel. Ce n’est pas pour rien qu’il est donné à Caïphe de persuader les autres en disant qu’il vaut mieux qu’un seul homme meurt pour tout le peuple (Jn 11, 50-51). Parlant ainsi, il croit seulement mettre à mort un malfaiteur, mais en vérité, par une suprême ironie de la Providence, il accomplit malgré lui, de manière obscure et toute instrumentale, sa fonction de grand prêtre.

Des instruments aux mains des chrétiens

Ce fut une des fulgurances théologiques de Léon Bloy que d’apercevoir ce mystérieux rôle sacerdotal des Juifs. Une lettre reprise dans Le Pèlerin de l’absolu ose déclarer : « Le sophisme diabolique du juif Drumont [Bloy le dit juif parce que catholique] a été de faire croire que les Juifs sont des protagonistes, ou, si vous voulez, des incitateurs, alors qu’ils ne peuvent jamais être – par Décret divin – que des instruments plus ou moins subtils aux mains de leurs maîtres temporaires – les chrétiens – qui ont crucifié par eux le Rédempteur. Je vous prie de lire avec attention chacun des mots de cet alinéa qui n’est pas un lieu commun. »

Cela n’enlève rien à la culpabilité réelle des Juifs, puisque nous sommes tous coupables. Mais cette culpabilité est comme éclipsée et ramenée à sa valeur instrumentale par la culpabilité beaucoup plus grande des chrétiens usurpateurs et mauvais. Ce qui reste, c’est cette place choisie d’en haut, ce « Décret divin », qui donne aux Juifs d’être à la charnière de la Rédemption.

Une question se pose de savoir si les Juifs actuels continuent de remplir une fonction comparable. Les dons de Dieu sont sans repentance, rappelle saint Paul. Ce qui signifie que, malgré leur infidélité ou leur méconnaissance du Christ, ils sont toujours en tant que peuple sujet de l’Élection. Au sein de l’Église, des hommes de toutes les nations sont engendrés à la plénitude de l’Alliance, mais c’est en tant que personnes, et non en tant que peuple tout entier, ou si l’on préfère, en tant que peuple spirituel, et non en tant que peuple charnel. Même la France, fille aînée de l’Église, ne bénéficie pas en tant que nation d’une élection de cette espèce. La communauté juive, ni universelle comme l’Église, ni particulière comme une nation, traverse l’histoire dans une altérité irréductible. Contre elle se brise aussi bien le repli sur le particularisme que la dilution dans l’universalisme. Devant elle, chaque nation est mise à l’épreuve : ou bien elle refuse cette étrangeté et se perd soit dans la fossilisation identitaire, soit dans la liquéfaction mondialiste ; ou bien elle est amenée à ressaisir son identité comme ouverture à une transcendance. Enfin, avec cette altérité irréductible, qu’elle honore comme on honore ses ancêtres, l’Église témoigne de son origine charnelle, et de la fidélité du Dieu d’Israël en dépit de toutes nos infidélités.

Déicide et judéicide

Il faut en venir à la question du déicide. Elle n’est pas compréhensible pour un non-chrétien : il faut croire en l’Incarnation. Le Verbe, en se faisant chair, expose la divinité à une vulnérabilité radicale. Ce n’est pas la divinité en elle-même qui peut alors être tuée, mais, parce que la personne qui assume la nature humaine est une personne divine, quand on demande ce que l’on tue, on doit répondre que c’est un homme, et quand on demande qui l’on tue, on doit répondre que c’est Dieu. L’Incarnation rend possible le meilleur, à savoir notre salut, mais elle rend aussi possible le pire : porter directement nos mains assassines sur l’Éternel. Non plus seulement blesser Dieu en blessant notre prochain, mais blesser Dieu en sa personne même, et par là être déicide.

Autrement dit, ceux qui tuent le Christ sont déicides au sens propre du terme. Dire que les Juifs ne le sont pas, c’est donc une hérésie, puisque c’est refuser l’identité divine de Jésus. Des chrétiens de notre siècle furent tentés de revenir en arrière sur cette épithète, trouvant peut-être qu’elle était trop dure ou trop méchante. Elle n’est que très exacte. Et si par flatterie on ne veut plus l’appliquer aux Juifs, on les méprise, comme on l’a vu plus haut, et l’on attaque le premier article de la foi catholique.

Cependant, dire que, déicides, seuls les Juifs le sont, ou qu’ils le sont plus que les catholiques pécheurs, ou plus que moi-même, c’est une damnable présomption. Si nous disons : “Nous n’avons pas de péché”, nous nous abusons […] nous faisons de Lui un menteur, sa parole n’est pas en nous (1 Jn 1, 8-10).

Ici, face à Celui qui porte le péché du monde, le rejet de la faute sur l’autre est la pire des fautes, car c’est la faute qui s’ignore et refuse la miséricorde. Et s’il y a des degrés dans le pire, le rejet de toute la faute sur le Juif est l’extrême de cette irrémission, la perversion suprême de la réalité : l’innocence vient des Juifs (Jn 4, 22), elle nous est donnée par le Juif Jésus, le lion de Juda, le descendant de David, à travers sa Mère Immaculée, Marie, la Vierge d’Israël, dans la grâce baptismale qui nous ente à la lignée de Jacob. Le déicide est toujours un judéicide.

J’aimerais pouvoir dire autre chose, ne pas me donner l’air, parce que juif moi-même, de magnifier mes ancêtres et d’exagérer. Mais je n’y peux rien. C’est la réalité du mystère. Léon Bloy y insistait lui-même dans Le Vieux de la Montagne : « L’antisémitisme, chose toute moderne, est le soufflet le plus horrible que Notre-Seigneur ait reçu dans sa Passion qui dure toujours, c’est le plus sanglant et le plus impardonnable parce qu’il le reçoit sur la Face de sa Mère et de la part des chrétiens. »

La foule et les notables

Au sein de cette culpabilité moindre que celle des chrétiens mais très réelle des Juifs, il faut poser deux distinctions. Distinction entre les Juifs du temps de Jésus et les Juifs d’aujourd’hui. Et parmi ceux du temps de Jésus, distinction entre la foule et les notables. Cette dernière s’impose nettement dans les Évangiles3 : la foule est manipulée par les chefs des prêtres. Ils lui murmurent à l’oreille le Crucifigatur qu’elle hurle à Pilate. Au reste, les chefs des prêtres connaissaient les Écritures, ils avaient de quoi reconnaître le Messie. Les signes donnés par Celui-ci étaient suffisants, et penser le contraire reviendrait à lui imputer un jeu équivoque et pervers.

S’il y a de leur part ignorance de l’identité divine de Jésus, c’est une ignorance affectée, volontaire, issue de leur orgueil. Ils prétendaient posséder l’agenda des actions de l’Éternel : le Messie devait venir en gloire, rétablir la royauté en Israël. Ils refusèrent l’inattendu divin que leur suggérait entre autre Isaïe dans les chants du Serviteur souffrant. Or la prophétie n’est pas un programme. Elle s’oppose au repos devant le planifié d’avance, exige au contraire une vigilance de tous les instants, une attention à l’inespéré. Les vierges folles s’endorment dans une confiance trop certaine et rêvent déjà des noces. C’est cela qui les perd, tandis que les autres prévoient l’huile nécessaire pour accueillir l’imprévisible.

Si je n’étais pas venu, si je ne leur avais pas parlé, ils n’auraient pas eu de péché ; mais à présent leur péché est sans excuse […] Si je n’avais pas fait parmi eux ces œuvres que personne d’autre n’a faites, ils n’auraient pas eu de péché, mais à présent ils ont vu… (Jn 15, 22-24).

La Révélation n’est pas qu’un simple dévoilement. Elle est épreuve. Le jour qu’elle lève n’est pas celui qui dissipe les angoisses de la nuit, mais celui qui marque le commencement des batailles. Il nous fait voir notre infinie misère face à l’infinie miséricorde de Dieu, et cette vision est insupportable à notre superbe. D’où le combat entre soi et l’ange, entre soi et soi-même qu’elle engendre. De ce combat on ressort ou bien plus humble, ou bien plus suffisant. Le vainqueur n’est pas celui qui en a l’air. Jacob ne marche plus qu’en boitant, tandis que pharaon bombe le torse sur un cœur endurci.

Résumons. Objectivement nous sommes tous déicides. Subjectivement, c’est-à-dire consciemment, ou intentionnellement, on doit distinguer en fonction du degré de connaissance de l’identité de Jésus. Sous ce rapport, la foule ne peut être coupable que de l’homicide d’un innocent, et certains notables d’un christicide. Car pour être subjectivement déicide, il faut être un démon… ou un chrétien.

La religion de Moïse

Il faut à présent distinguer, selon la foi catholique, entre les Juifs avant, pendant et après le Venue du Sauveur. Le même mot désigne des réalités différentes. Avant la venue du Sauveur, le peuple juif forme l’Église de l’attente. Ils sont la tige qui donnera sa fleur dans l’Église de l’accomplissement, celle de la gloire catholique du Dieu d’Israël. L’Église catholique est de ce point de vue juive par excellence : fondée sur les douze Juifs que sont les Apôtres, enveloppée par Marie, la Fille de Sion, enfin Corps mystique du Verbe fait Juif. Par le baptême, Elle accorde ce qu’une oraison de la Veillée Pascale appelle l’israelitica dignitas.

Pendant la venue du Sauveur va s’opérer un partage, non pas entre ceux qui participèrent et ceux qui ne participèrent pas à sa mise à mort, mais entre ceux qui reconnaîtront leur culpabilité et seront convertis, et ceux qui l’ignoreront et se convertiront à ce que nous appelons judaïsme. Ce qu’est le judaïsme est difficile à dire. Ce n’est pas, semble-t-il, la religion de Moïse. La parabole du pauvre Lazare nous le laisse entendre non moins que la transfiguration : S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus (Lc 16, 31).

La foi au Christ ressuscité présuppose la foi dans les paroles de Moïse et des Prophètes. Ceux qui croient en Jésus croient aussi en Moïse, et la religion de Moïse est celle des catholiques. Il serait aberrant néanmoins de prétendre que le judaïsme n’est pas mosaïque. « Moshé rabbinou », comme dit mon père, en est la figure prophétique majeure. Aussi le judaïsme demeure matériellement la religion de Moïse, bien qu’il ne le soit plus formellement. Il est la continuation de la Promesse au temps de son Accomplissement, parce que cet accomplissement, trop surprenant d’humilité, ne fut pas reconnu. Il est, à l’heure des noces consommées, l’attardement aux fiançailles. Or cet attardement semblable aux préambules amoureux est précieux pour les catholiques eux-mêmes, comme l’écrit saint Thomas : « Du fait que les Juifs observent leurs rites, qui préfiguraient jadis la réalité de la foi que nous professons, il en découle ce bien que nous recevons de ceux-ci un témoignage en faveur de notre foi, et qu’ils nous représentent comme en figure ce que nous croyons. C’est pourquoi les Juifs sont acceptés avec leurs rites.

« Quant aux rites des autres infidèles, comme ils n’apportent pas de tels éléments de vérité ou d’utilité, il n’y a pas de raison positive que ces rites soient tolérés, sinon afin d’éviter un certain mal, c’est-à-dire le scandale, ou le dissentiment qui pourrait provenir de cette intolérance, ou encore l’empêchement de salut pour ceux qui ainsi tolérés, se tournent peu à peu vers la foi4. »

Une infidèlité fidèle

Ce qui par l’Évangile est reproché à ceux qui ne viennent pas au Christ, ce n’est pas de ne pas se convertir, mais de ne pas rester fidèles à Moïse, à la promesse faite à leurs pères. Il faut insister toutefois sur le caractère spécial et mystérieux que revêt cette infidélité.

Spécial d’abord. Le cardinal Journet prend une éclairante comparaison pour nous le faire approcher : « C’était trop beau pour qu’ils comprennent, vous voyez. Prenez une plante, si vous voulez une jacinthe. Vous mettez une oignon de jacinthe dans un vase d’eau, et puis voilà une tige verte qui commence à sortir : c’est la promesse. Et puis, tout d’un coup, voilà une fleur avec un parfum et une couleur. Mais comment est-ce que cette fleur parfumée, colorée, a pu sortir de la tige verte ? Ce n’est pas possible. Comment la tige verte peut-elle donner cela ? C’est bien la continuité, mais c’est tellement nouveau que la tige peut dire : — Ah ! mais je ne me reconnais plus dans cette fleur, je suis, moi, la tige, et je sais bien ce que c’est qu’une jacinthe, et puis cette fleur, cette chose-là, je ne sais pas ce que c’est ! Le drame d’Israël : il se replie sur sa tige, voyez, sa fidélité à la tige refuse la fleur. Cependant, la fleur est sa belle éclosion. Il n’y a donc pas deux alliances parallèles5. » L’infidélité ici vient d’une certaine fidélité. Fidélité à la tige dans son apparence et non selon la montée secrète de la sève et sa déroutante éclosion.

D’où l’adjectif « perfide » appliqué aux Juifs dans la grande intercession du Vendredi Saint, faite en leur faveur jusqu’au milieu du vingtième siècle. Le préfixe « per » désigne un excès, un dépassement. « Perfide » signifie en quelque sorte « infidèle à l’intérieur même de la foi, comme par un excès de cette foi ». Le mot est en latin moins péjoratif qu’en français. Mais dans l’une comme dans l’autre langue, il suppose une fidélité préalable, une vocation antérieure, et comme la vocation divine est irrévocable du côté de Dieu, un appel à revenir.

Le délit et son patrimoine

On doit noter que les Juifs qui ont hérité de cette infidélité ne sont pas ceux qui l’ont commise à l’origine. L’abbé Journet distingue entre le délit d’infidélité lui-même, réservé à ceux qui connurent le Christ, et le patrimoine d’infidélité, legs fait à leur descendance.

Or, ce qui a maintenu ce patrimoine d’infidélité à travers les siècles, c’est non seulement la fidélité aux ancêtres, mais encore et surtout l’infidélité de beaucoup de chrétiens. Le délit dorénavant semble donc moins revenir aux Juifs qu’à ces derniers. Leur mépris et leur ignorance des Juifs, leur méconnaissance de l’Évangile et de l’enseignement des Papes, ont été en grande partie responsables du repli et de l’ignorance adverse. Comme l’écrivait Nicolas Berdiaev, « les chrétiens s’interposent entre le Christ et les Juifs, dissimulant à ceux-ci l’image authentique du Sauveur. »

Mais on ne saurait tenir les mauvais chrétiens pour seuls responsables en dernier lieu. Ce serait leur faire trop d’honneur. La mise à l’écart des Juifs, qui fut réconciliation pour le monde (Rm 11, 15), relève avant tout d’un impénétrable décret de l’Éternel.

Les profondeurs de Dieu

L’étrange infidélité des Juifs a aussi un caractère mystérieux : elle est l’occasion du catholicisme lui-même. Saint Paul le dit explicitement : Israël a-t-il trébuché pour ne plus se relever ? Non, bien sûr ! Mais c’est à sa faute que les païens doivent le salut ; Dieu voulait le rendre jaloux. Or si la faute des fils d’Israël a été un enrichissement pour le monde, si leur échec a été un enrichissement pour les païens, que dire alors du jour où l’ensemble d’Israël sera là 6 ?

C’est comme si cette infidélité était la seule qui eût été non seulement permise, mais voulue par Dieu, afin que le Salut s’étende à toutes les nations et que les Juifs, dans leur altérité irréductible, travaillent la pâte de l’histoire et fassent retour de manière plus glorieuse. Comme si cette infidélité n’était pas un péché, mais un bienfait, – un autre felix culpa !

Voilà pourquoi, juste après avoir évoqué l’incroyable destinée de ses frères qui n’ont pas écouté l’Évangile, Paul entonne un hymne à la Sagesse insondable du Dieu rédempteur : Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la science de Dieu ! Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables ! Qui a connu la pensée du Seigneur ? Qui a été son conseiller ? Cet hymne, les catholiques le lisent lors de la solennité de la Sainte Trinité : la destinée d’Israël est indissolublement liée aux entrailles du mystère de Dieu.

Paradoxes

De là de nombreux paradoxes, et de terribles malentendus. Quand jadis les gens de chrétienté persécutaient les Juifs comme déicides, c’étaient ces gens, les déicides, et les Juifs, la vraie figure du Christ. Et quand, passant la limite, nous avons fabriqué les camps d’extermination, la modernité nous a donné l’image de la Croix la mieux taillée pour notre époque, signant pour longtemps une ère d’asphyxie et de cendres. On sait que le futur Jean XXIII cria devant un monceau de cadavres de déportés : « Voici le corps du Christ ! » C’est qu’il y va ici, avec les Juifs, et avec les Juifs persécutés, d’une « présence réelle ». Il ne s’agit pas de la présence substantielle de cette folie d’amour qu’est l’eucharistie, ni de la présence de grâce dispensée personnellement à l’âme du juste, de quelque nation qu’il soit ; mais d’une présence d’élection à un peuple dont la raison d’être demeure d’avoir donné sa chair, sa langue et son histoire au Verbe éternel.

Ce n’est pas le moindre paradoxe que de constater que cette présence, cette exaltation du Juif, seule la grande théologie catholique peut en rendre pleinement compte. Hélas ! il a fallu la Shoah pour que les théologiens reviennent en vérité au chapitre 11 de l’épître aux Romains, et pour que le magistère explicite ce qu’il enseignait depuis toujours. Mais aujourd’hui balbutie une théologie ancienne et nouvelle, qui parle à partir de l’écoute véritable. Shéma…

Si les Juifs affirment leur élection par eux-mêmes, ils sont insupportables aux nations, et leur élection paraît folle et scandaleuse. Mais si les catholiques affirment l’Élection des Juifs comme peuple mis à part, au milieu d’une élection des nations comme appelées en chacun de ses membres à former l’Église, cette Élection d’Israël ne perd rien de sa force ni de son secret, mais elle peut résonner en toutes langues jusqu’aux confins de la terre.

Ultra-sionisme

Un dernier point reste à préciser, qui est comme le schibboleth de la théologie catholique du mystère d’Israël. Un véritable philojudaïsme a gagné la plupart de ses tendances. Rares sont les chrétiens de nos jours qui ne sont pas émus de rencontrer un Juif, de l’appeler leur « frère aîné », de manifester même de l’envie à l’endroit des rites de la synagogue. Ces protestations ont souvent quelque chose de douteux, et sentent moins la rectitude, que le retour de balancier. D’ailleurs, leur rançon est un certain antisionisme persistant. On parle de pèlerinage en Terre sainte, d’œuvres caritatives en Palestine, mais on évite de parler d’eretz Israel. On aime beaucoup les israélites, on n’aime pas trop les Israéliens. Là encore nous tombons dans un philosémitisme fantasmatique qui, au bout du compte, ne peut que devenir destructeur.

Il n’est pas question dans cet article de parler de la politique de défense d’un État cerné et qui lutte comme aux avant-postes de l’ancienne chrétienté (d’autres dans ces colonnes le font mieux que moi, – ce que nous disons d’ailleurs ici n’est pas un blanc-seing donné pour la politique israélienne, mais plutôt un rappel de sa responsabilité souveraine et d’autant plus grave). Il faut seulement remarquer deux choses au point de vue catholique. D’une part, pour un chrétien, le retour des Juifs en Israël ne peut apparaître que comme l’événement politique majeur du XXe siècle, au point de vue de l’Histoire sainte (événement indissociable de la destruction des Juifs d’Europe). D’autre part, sachant que les dons de Dieu sont irrévocables, le chrétien doit considérer la fonction des Israéliens non seulement au niveau d’une politique humaine, mais depuis la hauteur d’un dessein divin.

Comment ne pas voir qu’ils jouent la fonction de révélateur, et qu’ils déjouent les projets du monde ? Ils acculeront l’Islam à révéler sa vraie nature. Ils pousseront l’Europe à se souvenir des patries. Ils exciteront les patries à retrouver leur tradition dans l’invention de la modernité. Bien sûr, comme toute élection est là pour le meilleur et le pire, l’État d’Israël est en proie lui-même aux extrêmes du laïcisme militant et du fanatisme sombre, qui s’entretiennent l’un l’autre. Mais il est avant tout le signe d’un État qui, tout en s’ouvrant à l’histoire, repose sur une vocation éternelle. La fille aînée de l’Église, depuis longtemps prostituée, ferait bien de se tourner vers lui pour retrouver un peu sa virginité de cœur, et pour lui montrer en retour le visage de celle qui sut allier l’emploi des armes charnelles et la charité pour l’ennemi, je veux parler de Jeanne d’Arc, la plus juive des saintes de France.

L’école des déportés

Trop longtemps on a cherché à rationaliser ce mystère d’Israël, à réduire l’irréductible, à penser lui rendre justice par l’humaine tolérance. Au sortir de la chrétienté médiévale, on a inventé la « question juive », à quoi la seule réponse était, en définitive, la « solution finale ». Car ramener le mystère à une question au sens le plus pauvre du terme, c’est-à-dire à un problème qu’une plus grande égalité politique pourrait résoudre, c’est avec les meilleures intentions du monde glisser vers l’extermination.

L’humanisme républicain ne fait rien d’autre. Le comte de Clermont-Tonnerre disait que la République était prête à donner tout aux Juifs en tant qu’individus, mais rien à eux en tant que peuple. Qu’est-ce à dire, sinon qu’elle ne leur donne rien en tant que Juifs ?

Aujourd’hui on peut lire cette belle déclaration concluant l’éditorial du Monde pour protester au nom de « La France blessée » après l’agression d’Israël I. : « C’est à la France que s’en prennent l’antisémitisme et le racisme, à son identité républicaine et à son histoire, où se mêlent et se fécondent toutes les cultures et toutes les origines. » Autant dire que l’on met tout dans le mixer, et qu’il faut tout broyer. Autant dire que la France n’a pas de culture ni d’origine propre, et qu’elle n’est que faiseuse d’indifférenciation.

Au moment du débat sur les signes « ostensibles », on pouvait entendre chanter avec des tremblements de voix : « Vous voyez, dans l’école républicaine, ce que l’on rencontre, ce n’est plus quelqu’un qui a une appartenance, une religion, une tradition, mais c’est l’Homme. » Le clone serait plus précis. Et encore, un clone se différencie avec le temps et l’histoire. C’est autre chose, et à vrai dire, si on y réfléchit bien, conçue telle que sus-rêvée, l’école républicaine ne fera pas des hommes, elle fera des déportés.

La République qui ne connaît que des individus égaux a échoué à reconnaître l’Élection. Sa tolérance est l’autre nom de sa haine de l’Esprit. Son humanisme conduit au massacre des âmes.

Antisémitisme et homophobie

Lors des dernières élections présidentielles, si l’on s’opposa au Front national, ce ne fut pas au nom d’un destin collectif, avec un sens de la Res publica, mais par idéologie individualiste. Or l’individualisme est plus bas que le racisme, car il ne reconnaît aucune place au sang, à l’histoire, à la communauté. Ou plutôt il est une forme généralisée du racisme lui-même : il déteste toutes les races et toutes les appartenances ; son horizon à chaque fois proclamé est celui seul du métissage, c’est-à-dire l’extinction des différences dans la mêlée des consommateurs.

Y compris sexuelles : Une tendance récente et d’autant plus expressive consiste à considérer l’« homophobie » comme un mépris égal à l’antisémitisme. Cette confusion donne une preuve éclatante du caractère antisémite du républicain complexe antiraciste-anti-exclusion. D’autant que le Juif orthodoxe ne peut que condamner l’homosexualité, et que l’homosexuel en souffrance de reconnaissance bourgeoise ne peut que haïr le Juif authentique. Les rixes qui ont lieu dans le Marais, à la frontière de la rue des Rosiers et de la rue-vieille du Temple, nous offrent un précipité de la situation : des jeunes en kippa s’affrontent à des efféminés en débardeurs. Les premiers sortent du Talmud-Torah, les seconds d’une salle de musculation. Ceux-ci, on connaît leur procédé d’invasion du quartier : ils refusent le drapeau distinctif (multicolore), à mettre en vitrine, aux commerçants qui n’en seraient pas. Leur boutique est systématiquement boycottée, ils doivent céder le bail, immédiatement racheté par un couple de damoiseaux. Pendant ce temps, le maire de Paris défile dans le cortège de la gay-pride. On appelle cela tolérance, alors que c’est l’avant-coureur d’un génocide complet, du génocide de l’espèce, puisque la fécondité naturelle elle-même est atteinte et réduite à une option, et moins encore : un pitoyable conformisme.

« Tolérer », à vrai dire, cela signifie « endurer », « supporter ». Tolérer l’homosexuel, ce n’est pas dire que l’homosexualité est un bien comme les autres, puisque « c’est son choix », car alors on ne supporte rien. C’est savoir que l’homosexualité est un mal qui ruine celui qui s’y adonne lui-même, et que pour cette raison-là, il faut avoir compassion de lui et le tolérer pour le guérir ou le soutenir dans son terrible combat intérieur. Mais notre République l’entend autrement. Au sens d’un laxisme généralisé, fondé sur un puritanisme de la liberté individuelle. Elle est une maison de tolérance et la maquerelle despotique de ses citoyens. Ce n’est pas l’Élection d’Israël qui y prévaut, c’est la discrimination positive de Sodome.

L’alliance entre Juifs et chrétiens

Malheureusement, cette Marianne qu’on est bien obligé de comparer à la grande putain de Babylone, d’aucuns de nos frères juifs la courtisent, non moins que certains de nos frères chrétiens. Ils croient obtenir plus de son droit commun qu’ils n’avaient obtenu de la loi de l’Église. Or son droit commun ne peut qu’exiger d’eux qu’ils soient communs, kechol hagoyim, « pareils aux goys », et renier leur singularité. Il n’en était pas ainsi lorsque la République se laissait pénétrer des valeurs évangéliques : Louis XVI accorda aux Juifs de Metz une juridiction autonome sur toutes les affaires de leur communauté. C’était peut-être le point de départ d’une reconnaissance juste. Mais le pouvoir du roi fut aboli en même temps que tous les privilèges. La nuit du 4 août dès lors n’était pas loin de la nuit de cristal.

Mieux vaut pour mes frères juifs espérer que les chrétiens reviennent au christianisme, plutôt que disparaisse leur foi. Après l’opposition absurde et antiscripturaire de Pierre judéophile et Paul judéophobe, il y a de nos jours un nouveau gadget, qui est de faire les louanges de Vatican II pour mieux attaquer le magistère antérieur de l’Église, et même l’Évangile. Ainsi, donnant dans cette confortable méprise, un honorable rabbin put écrire au fil de la polémique sur La Passion : « Le concile [Vatican II] avait rejeté l’accusation de déicide ; limité à quelques notables la responsabilité, indirecte au demeurant, de la condamnation de Jésus par les Romains ; affirmé que l’Alliance entre Dieu et son peuple – l’Ancien Testament, la première Alliance – n’était pas rendu caduque par la seconde. Et bien des choses encore. Ces courageuses affirmations, quand on les lit de près, atténuaient très fortement, voire remettaient en question, l’historicité, non point des enseignements de Jésus, mais celle des diverses relations de sa mort, telles qu’elles figurent dans les Évangiles. Or c’est sur ce texte, qui n’est précisément pas toujours vérité d’Évangile, que se fonde le film de Mel Gibson7. »

Vous avez bien lu l’acte d’accusation et qui se fonde sur ce petit jeu effroyable : l’Évangile n’est pas vérité d’Évangile ! Quant à Vatican II, le concile est dans la continuité des affirmations du Concile de Trente et de l’enseignement de saint Paul, mais, en prétendant le contraire, notre frère rabbin parle comme un lefebvriste, ce qui est pour le moins étrange. Surtout, au lieu d’accuser les chrétiens de ne pas suivre l’Évangile et d’usurper leur nom, il commet l’erreur d’accuser l’Évangile lui-même. Cela ne peut que conduire à reprocher aux chrétiens d’être fidèles, et les pousser à l’infidélité, c’est-à-dire à l’antisémitisme par excellence. Enfin, dans tout cela, griffonné pour un lectorat qu’on croit républicard, on feint de méconnaître l’Élection. C’est perdre de vue que seule l’Église, dans son enseignement traditionnel, peut reconnaître l’Élection des Juifs ; que les Juifs ont là leur ultime allié ; et que s’il faut une nouvelle alliance entre Juifs et chrétiens, elle ne doit pas se fonder sur la tolérance humaniste ni sur l’égalitarisme démocratique, mais sur ce sens commun de l’Élection.

Grandeur tragique

Si l’Éternel s’est attaché à vous et vous a choisis, ce n’est pas que vous soyez les plus nombreux de tous les peuples : car vous êtes les moins nombreux d’entre tous les peuples. Mais c’est par amour pour vous et pour garder le serment juré à vos pères… (Dt 7, 7-8).

Un simple regard sur l’histoire du monde suffirait à convaincre tous les hommes de cette destinée très unique d’Israël. L’écrivain juif américain Milton Himmelfarb note ceci que n’importe qui devrait reconnaître : « Chaque Juif sait à quel point il est complètement ordinaire ; cependant, pris tous ensemble, nous semblons traversés par des événements immenses et inexplicables… Le nombre des Juifs dans le monde est plus petit qu’une petite erreur dans le recensement chinois. Et pourtant, nous demeurons plus grand que notre nombre. De grandes choses paraissent nous arriver à nous et autour de nous8. »

Quand les Juifs eux-mêmes voudraient s’assimiler, quelque chose, à main forte et à bras étendu, viendrait les en empêcher. Et ce n’est pas tant l’antisémitisme ni le philosémitisme ni même l’État d’Israël qui empêcheraient le Juif d’être comme les autres (ou même de pouvoir se camper pour lui-même dans une identité claire et définitive, puisque, depuis l’avènement de Jésus, l’identité juive est brisée et devenue insondable). C’est le Dieu d’Israël qui fera toujours, à travers les pires désordres de ce monde, son rappel à l’ordre. Il n’y a donc rien à craindre. Et il y a tout à redouter, car il est terrible d’être aux mains du Dieu vivant. La République de nos jours, viscéralement antichrétienne, ne peut comprendre cette grandeur plus grande que le nombre. À l’Élection, sans doute, elle ne substitue plus l’élection aryenne ; elle substitue les élections. Les voix y étouffent la Voix, le nombre y supplante le signe, à plus forte raison le signe surnaturel. Comme hier, on demandera au Juif d’être un parmi d’autres, mais les événements le rappelleront vite à son altérité. On lui proposera le droit commun, la justice humaine, mais on s’indignera bientôt qu’il ne puisse entrer dans les cadres d’une stricte égalité terrestre. Et on le frappera dans la mesure même où il s’efforcera d’obéir à toutes nos injonctions de rentrer dans le rang.

L’Élection, en visant un équilibre supérieur, n’est que déséquilibre aux yeux qui n’ont pas de foi. Elle livre le monde à la transcendance, le jette en une destinée qui le dépasse, exige partout l’écoute la plus vigilante et devient par là occasion des pires malentendus. Elle crée les conditions de la plus haute tragédie. Mais serons-nous assez forts pour être tragiques, ou bien emprunterons-nous toujours, au milieu de la tragédie même, le ton du mélodrame ?

Fabrice Hadjadj