La magie dialectique d’une négation de la négation


Dans le nouveau discours anti-israélien, le recours à la rhétorique universaliste ou internationaliste, avec des accents moralisants, au nom de « la raison », des « Droits de l’Homme » ou du « Droit international », est déterminant. Le phénomène est cependant loin d’être nouveau dans l’histoire des passions antijuives. Après avoir montré que les grandes figures du rationalisme des Lumières, de Voltaire à Kant, sans oublier Hegel, avaient nourri une « doctrine clairement antijuive », et ce, au nom d’une vision normative du genre humain, Yirmiyahu Yovel conclut : « On ne peut pas se fier à une philosophie de la raison et des Lumières pour servir de rempart contre les préjugés anti-juifs et les sentiments qui s’expriment publiquement [1]. » On ne peut pas plus se fier à une morale minimaliste de l’« indignation » facilement instrumentalisable par les professionnels de la propagande. Les « antisionistes » radicaux postulent donc l’universalité de la cause palestinienne. Dans le grand récit d’émancipation qu’ils ont reformulé et adapté à leur passion dominante, le « peuple palestinien » incarne la positivité du négatif, imaginée, par la magie de la dialectique hégélienne marxisée, comme moteur de l’Histoire (la « vieille taupe ») et promesse de libération ou d’émancipation du genre humain. Une fois qu’on a défini « les Palestiniens-victimes » comme les titulaires exclusif (ou principaux) de la catégorie des « sans espoir », on peut présenter leur « libération » comme le fondement unique de l’espoir du genre humain. Dans les plus récentes formes de messianisme politique, c’est ainsi qu’est pensée le plus souvent la voie royale vers l’avenir radieux : d’un même mouvement, les Palestiniens se « libèrent » et le monde est « délivré » de l’existence d’Israël. Il s’agit bien d’une méthode de salut, qui donne sa dimension rédemptrice au discours « antisioniste ». Il est significatif que les néo-communistes comme Étienne Balibar ou Alain Badiou ne s’intéressent guère qu’aux causes dotées d’une portée universelle qui peuvent s’incarner dans des sujets collectifs marqués par l’hyper-négativité d’un statut victimaire (« le peuple palestinien » après « le prolétariat » ou « les peuples colonisés ») et susceptibles de préfigurer l’humanité de l’avenir par la magie dialectique d’une négation de la négation.

Pierre-André Taguieff, extrait de Israël et la question juive,
© Les provinciales, 2011.

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[1] Yirmiyahu Yovel, Les Juifs selon Hegel et Nietzsche. La clef d’une énigme [1996], tr. fr. Sylvie Courtine-Denamy, Paris, Le Seuil, 2001, p. 312.