La politique de Pierre Boutang vis-à-vis d’Israël dans « La Nation Française »


La dernière grande bataille de « La Nation française » est celle de la guerre des Six Jours (5-11 juin 67). Elle met en jeu l’existence du journal et l’achève (par une heureuse coïncidence, Boutang se trouve réintégré dans l’enseignement public le 6 juin 1967 [1]). Par une série d’articles presque aussi rapide, aussi audacieuse, et aussi précise que les vagues d’assaut de l’armée isaélienne, Boutang fixe les grands traits de sa position, projette bien au-delà des attitudes défensives d’un christianisme de tradition la ligne de front des temps futurs, et vient occuper en profondeur un territoire où se résume son souci politique et où s’incarne une part de son espérance, à la jointure de l’ordre temporel et des vertus de l’esprit.

ISRAËL CHANGE TOUT

« Israël est signe de contradiction, pierre de touche pour les nations et les empires dont il fait apparaître les contradictions » […] « pierre de touche pour la nation arabe, pour les États-Unis, pour la Russie soviétique » (25 mai 1967)

PREMIÈRE PROPOSITION

La raison d’être de la nation arabe c’est la destruction d’Israël

« Si fort qu’ait pu rester le lien de l’Islam, celui d’un seul peuple de croyants, il devait, depuis le reflux des invasions, l’échec du grand dessein théocratique, cesser peu à peu de déterminer la part temporelle […] de la vie des Arabes. C’est l’apparition d’Israël comme État qui allait recréer, “induire” en quelque sorte la nation arabe […] le mythe d’une seule nation incarnée en un seul État […] Là se trouve le fondement du nationalisme arabe, dans le “scandale” d’Israël, c’est-à-dire du peuple dispersé, méprisé pendant mille ans, et qui revient, grâce à l’aide de l’Occident, sur le lieu même où il avait été remplacé comme peuple de Dieu. » (25 mai 1967)

Donc pas de règlement pacifique durable, sans vainqueur ni vaincu, dans le proche-Orient : « reprocher au panarabisme de vouloir rayer Israël de l’histoire est une idiotie, car le panarabisme n’existe qu’en ce dessein originel » (15 juin) ; « la raison d’être de la nation arabe, c’est la destruction d’Israël » (25 mai).
Pourtant « Israël n’est pas incompatible avec l’existence des peuples arabes, en leur diversité, et qui auraient oublié le principe conquérant de l’Islam » (8 juin).
« à l’origine, quoi que l’on pense du rôle des rabbins de Médine dans la prédication de Mahomet, le modèle immortel du peuple porteur d’un Dieu universel et unique s’est imposé au prophète, a fondé toute nation arabe possible » (25 mai) ; mais « le panarabisme fait violence aux réalités arabes, et à la part immortelle de l’Islam » (15 juin).
« L’existence de l’État d’Israël est incompatible avec le projet de la “nation arabe” [en tant que mythe d’une seule nation en un seul État], et une dialectique de mort est engagée entre les deux entreprises » (8 juin).
Pour Nasser, il fallait annuler « cette scandaleuse présence. Non parce qu’elle était “héritière” de l’impérialisme, mais parce qu’elle était juive, et parce que, en la rendant possible, par sa complicité et ses capitaux, l’impérialisme d’Occident révélait son “judaïsme” fondamental » (25 mai).

DEUXIÈME PROPOSITION

Les empires sont précisément d’accord pour geler l’injustice plutôt que de risquer une guerre entre eux (6 juillet)

« C’est avec Suez (1956) que les États-Unis commencèrent d’exercer un imperium plus cynique, et de rêver aux profits du partage du monde posé en principe à Yalta, mais quelque peu rejeté dans l’ombre, par suite de la guerre froide ».
Ils mettaient « hors de jeu la prétention franco-anglaise d’agir sur l’histoire mondiale » (25 mai).
Boutang indique « c’est en 1956, avec Suez, que nous avons ici [à la Nation française] pleinement compris qui était Goliath, philistin cosmique né à Yalta, différent de son modèle biblique par la dualité, la dyarchie de sa nature » (15 juin)
« et qui utilise donc l’opposition apparente des deux empires ennemis (américain et soviétique) pour établir sur le monde le pouvoir de “l’âge nucléaire” ». _ « Ce n’est pas une surprise, écrit Boutang en 1967  : Alexis Kossyguine n’est pas, ou n’est plus marxiste ; la Russie soviétique est devenue la puissance conservatrice la plus intéressée au maintien du désordre mondial établi, la plus réellement angoissée devant toute mise en cause radicale de cet établissement, la plus décidée à limiter les chocs pouvant la menacer en profondeur… »
pleine de cette « volonté intacte de s’en tenir à la doctrine, naguère secrète et contrariée, de Yalta »(22 juin).

« Si les soviétiques avaient cru tromper, et “enterrer” les États-Unis, en liant l’idée de la coexistence pacifique à celle de la paix atomique, ils ont été finalement contaminés par ce principe originellement bourgeois et conservateur » car « l’équilibre de la terreur est un concept de l’entendement, qu’une passion et une dynamique au delà (et en deçà) de l’entendement rendent caduc » (22 juin).
« à la limite le statu quo est la seule politique mondiale des deux empires ; le caractère quasi infini de l’enjeu atomique annule virtuellement toutes les réalités finies (particulières et moyennes) » (6 juillet). C’est ainsi « que les “victimes” ou les “instruments”, vainqueurs et vaincus, n’ont aucun droit à la parole, que leurs gestes et leur sang n’ont pas de sens, de contenu pour l’histoire, et qu’enfin les seuls États ayant l’âge de raison, l’âge nucléaire, peuvent, après ce jeu dérisoire des enfants, imposer la règle des hommes ou des dieux » (22 juin).
Ainsi en novembre 1956, l’opération tripartite Israël-France-Angleterre, puissances moyennes ou à peine, aurait dû avoir comme effet de renverser Nasser or
« les États-Unis, et eux seuls, allaient sauver Nasser » ;
« les États-Unis ne se sont jamais résignés à la disparition de Nasser… » (22 juin) ;
« le dogme anticolonialiste, et le préjugé d’une opposition fondamentale entre l’Islam et le communisme, leur suggéraient d’accueillir cette “force nouvelle” » (25 mai).

Pour les Russes, « leur choix de la nation arabe […] serait celui du moyen radical de chasser les États-Unis du proche-Orient comme les États-Unis ont chassé Français et Anglais » (25 mai).

Mais alors qu’Israël constituait « le plus profond défi […] au matérialisme historique que des penseurs juifs du siècle précédent avaient jeté à la conquête du monde » (25 mai), il est important de constater que le choix de la nation arabe n’était pas seulement une opportunité tactique, mais un « moyen d’essence révolutionnaire, parce que la nation arabe est à la fois idée et mythe, mais à coup sûr, négation des réalités arabes, traditionnelles et singulières » (25 mai), celles de nos « frères musulmans », comme dit Boutang, ou chrétiens.

Donc « le panarabisme (forme moderne de l’Islam, pour Boutang) est la création continuée de Goliath. Il existe tant que les deux empires encouragent ou tolèrent un pouvoir dit “arabe” dont le projet unique, le seul vrai projet fédéral, est de détruire Israël » (15 juin).
Boutang, distinguant « le principe conquérant de l’Islam », qui le rattache aux empires, et « la part immortelle de l’Islam », que le précédent ne peut que contrarier, n’aurait guère fait de différence sans doute entre un panarabisme nasserien s’inspirant d’un islam réputé modéré mais révolutionnaire, donc capable d’une alliance objective avec les soviétiques, et l’universalisme conquérant d’un Islam autrement religieux, par exemple celui des Frères musulmans, écrasé par Nasser en Égypte mais capable de ressurgir ailleurs, d’y attendre patiemment la défaite des soviets grâce à l’argent du pétrole et des américains.
Après 1956, « l’Angleterre allait […] s’aligner ». La France, sous de Gaulle, en 1967 seulement : n’importe, « nous oserons crier que nous sommes fiers », écrit Boutang le 15 juin 1967, « heureux, que ces armes aient été surtout françaises. La déclaration de neutralité de notre État […] , croit-il, « compte beaucoup moins que cela ».
Oui « les Occidentaux s’éta[ie]nt déclarés neutres, alors que les Russes s’affirmaient protecteurs de la “nation arabe” » (8 juin), et pour Boutang, si cette neutralité occidentale n’aurait pu tolérer une intervention soviétique contre Israël vainqueur, elle aurait certainement « accepté une défaite juive » (8 juin).
« Le riche Occident s’est mis à la merci des pétroliers arabes […]  », écrit-il le 8 juin 1967.

TROISIÈME PROPOSITION

Révéler les mécanismes proprement héroïques de l’histoire libère les peuples du prestige des empires (15 & 22 juin)

Par quoi se définissent les empires ?
1) Par la logique des « rapports de forces », qui les oblige à céder à toutes sortes de pressions, mais n’a aucun respect de l’intégrité territoriale ; or seules les nations dans leur souveraineté peuvent constituer un rempart de protection du pauvre ; « l’exclusion de toute puissance moyenne par le monopole atomique » (15 juin) conduit en fait à la terreur.
2) Par « le culte abstrait de l’unité, dévastateur et destructeur de toute vie concrète, soumise à des fins particulières » (1er juin) ; « cet esprit négateur chez Marx, à son origine, de toute particularité, prétendant abolir l’histoire, se découvre très vite semblable à l’esprit du panarabisme, [que Boutang définit :] la forme moderne de l’Islam » (1er juin).
Boutang décèle donc dans Nasser, appelant la nation arabe à la guerre sainte (8 juin), la prétention à abolir l’histoire : sorte de révisionnisme doté de sérieux pratique, qui permettrait de supprimer le passé c’est-à-dire l’alliance originelle, divine, fondatrice avec le peuple élu, le présent c’est-à-dire l’existence, la présence dérangeante, « humiliante » d’Israël, et le futur, cette mission juive ou chrétienne d’accomplir dans les limites de nos particularités bienheureuses la forme humaine, « un ordre vivant, exemplaire »(25 mai).
3) Également par le signe d’une « monstrueuse lenteur », la cruauté de tout ce qui n’ose pas finir, et dont la guerre d’Israël, « avec sa suite brève d’éclairs » est l’exacte antithèse, « cette science, et cet instinct de l’ordre et des ordres de grandeur, que les mastodontes […], ne possèdent jamais » (15 juin) ; et que « la monarchie de la guerre, la monarchie de la claire menace, et ce que Maurras appelait le théorème du rempart, ont […] donné à ce petit État » (7 novembre 1956).
« Le cessez-le-feu obtenu dépendit moins de ce principe » de l’âge nucléaire énoncé par Kossyguine, « que du style même de la guerre faite par le vainqueur, qui conformément à la réalité ancienne, non à la nouvelle, put aller jusqu’où il voulait aller, en fonction du propre sentiment de l’intérêt national et de la sécurité à fonder pour toujours » (22 juin) ; « c’est l’intégrité territoriale, l’existence même, et la souveraineté de l’État, qui ont fondé la guerre juste, et bel et bien accompli un fait que les grands ne sont pas en mesure d’effacer » (22 juin).
« Goliath a reçu la pierre en plein front. Il n’est pas mort […] d’un seul coup, mais il mourra : la convergence entre Washington et Moscou pourra se prolonger, en ce qui concerne la nécessité d’éviter la guerre nucléaire ; son autre composante, le partage mouvant, mais relativement pacifique de la puissance, ne survivra pas […] Israël a établi l’existence d’un troisième terme (un vrai tiers monde), et démasqué ce qui devient une complicité à l’heure même où elle manque son effet » (15 juin).
Avant les Six Jours, pendant les deux semaines d’attente et de souci, alors qu’un Raymond Aron ne comptait plus que sur les États-Unis, « nous espérions, écrit Boutang, nous espérions en Israël même, en la force des nations, de la nation exemplaire, contre la bêtise des empires. De la nation juive qui allait accomplir une première libération, d’elle-même et des nations arabes, à l’égard de la dyarchie impérialiste dont Nasser et le panarabisme n’étaient que le moyen malheureux » (22 juin) ;
« Israël forçant le “destin”, annulant le “calcul froid des intérêts” », pouvait libérer, réveiller les Arabes car : « l’entreprise panarabe est un cauchemar fait par les peuples arabes » (8 juin).
« Leur idée d’expansion les libérait (avait éloignés) d’une terre particulière, alors que les Juifs de la diaspora, chassés de la terre promise et conquise, se constituaient cette patrie intérieure, jamais oubliée » (25 mai) ;
« Si je t’oublie, Jérusalem, que ma main droite m’oublie… » (psaume cité par Boutang.)
« Je crois que Jérusalem […] ne peut qu’être confiée à la garde de l’État et du soldat juifs. La décadence et les crimes de notre Europe anciennement chrétienne ont conduit à ce châtiment mystérieux […] : nous Chrétiens, en un sens, avec nos nations cruellement renégates, avons pris le rang des Juifs de la diaspora […]  ; et le jeune et vieil État d’Israël a pris la place de la monarchie franque de Jérusalem. N’oublions pas qu’elle se constitua contre la fausse internationalisation […] mais qu’elle s’inscrivit dans le pays islamisé, noua des alliances, se fit reconnaître par ses voisins arabes » (6 juillet).
C’était l’idée de Herzl, exposée dans L’État des Juifs : « Nous formerions une garde d’honneur autour des lieux saints et garantirions par notre existence même l’accomplissement de ce devoir. Cette garde d’honneur serait le grand symbole de la solution de la question juive, après dix-huit longs siècles de souffrances ».
« Au lieu de répéter vainement nos douteuses maximes, trop générales, contre le fait accompli, suggère Boutang, la France, protectrice traditionnelle des lieux saints, n’aurait-elle pas été sage de travailler à rendre ce fait – énorme et mystérieux – du retour des Juifs, après deux millénaires, au lieu où fut leur temple, à le rendre, dis-je, compatible avec les autres traditions et les autres droits sacrés par l’histoire ? » (6 juillet) (programme immense, dont nous n’avons cessé depuis de nous éloigner.)

QUATRIÈME PROPOSITION

Les maurrassiens font des progrès
Évidemment tout cela est l’effet de la guerre des Six Jours, une sorte d’ivresse née de la tension inquiète qui les a précédés, et du retournement héroïque et soudain. Boutang, vis à vis d’Israël, aurait pu s’en tenir à l’attitude qui fut d’abord la sienne dans La Nation française, admettre l’existence d’Israël, mais n’éprouver aucune tendresse à son égard, demeurer étranger au sionisme, tout en le reconnaissant comme allié dans la lutte contre le communisme et l’Égypte de Nasser, soutien du fln algérien.
Ainsi le 21mars 1956, il écrivait : « Il n’était pas désirable de réinstaller, au point le plus menacé de la planète, l’antique ethnie juive ; des injustices atroces ont été commises, à cette occasion, contre les populations arabes [2]. […]  »
Et encore, le 16 juillet 1958 : « Fallait-il installer-là, sur la poudrière, un jeune État, guerrier par nécessité, qui concentre la haine des foules arabes, unit ce qui était voué aux querelles ? Non, sans doute. Mais il est trop tard pour revenir sur ce fait, et les forces qui l’annuleraient, avec l’approbation ou l’appui russe, en seraient groupées contre nous définitivement et s’enfleraient aux dimensions de toute l’Afrique. Le plan de Lénine, tourner l’Europe par l’Afrique, exige aujourd’hui l’unité panarabe sous Nasser. Cette unité n’aurait d’autre fin, d’autre contenu moral que l’anéantissement d’Israël, doublement haï comme place forte de l’Occident et comme juiverie méprisable ».
Pourtant un an plus tard, en septembre 1959, à Raymond Aron qui s’indignait dans l’Express, que « ces mêmes gens d’Action française qui, en 1938, trouvaient que les 150 000 juifs de France étaient inassimilables et qu’à aucun degré il ne fallait en faire des citoyens français à part entière, se déclarent aujourd’hui décidés à ce que les neuf millions de musulmans d’Algérie soient des Français à part entière », Boutang répond :
« depuis 1938, les Français d’Action française ont, pour la plupart, appris des choses, fait des progrès… » et même si l’année écoulée lui avait fait craindre que l’on fasse de l’Algérie la matière d’une « nouvelle affaire Dreyfus », capable de diviser radicalement le pays dans son effort de guerre (cf. son livre publié en 1958, La Terreur en question)… il explique que « L’antisémitisme français avait été surtout une réaction de défense contre l’Allemagne, une séquelle de ce malheur qui nous fit aborder la question juive par Dreyfus, plutôt que par Disraeli. Sur le fond des choses, il nous apparaît aujourd’hui […] qu’il y a un problème de cette société moderne, du capitalisme et du socialisme athées, et non des seules survivances juives, qui ont d’ailleurs pris en Israël une forme héroïque, neuve, qui change tout. » (26 septembre.)

Donc Israël change tout.

Proposition presque contraire à celle qu’il écrivait un an plus tôt (« fallait-il… ») mais il faut dire qu’en septembre 1958 Boutang avait fait la rencontre de « Jean Bloch, qui allait […] établir en des études lumineuses [dans la NF] la nature de cette “convergence” [américano-russe] aujourd’hui évidente pour tout le monde. Nous avions tous deux, sans nous connaître, désigné, montré du doigt Goliath ».
Cette convergence des empires est-elle si « évidente » aujourd’hui ?
La convergence américano-russe d’aujourd’hui est en partie le résultat de l’effondrement de l’un des deux empires, et des difficultés de l’autre à maintenir son influence. Mais on peut dire que l’accord entre Bush et Poutine, sur la liberté de répression conditionnelle en Afganistan et en Tchétchénie, y compris l’autorisation mutuelle de mettre en place un armement nucléaire tactique léger, [et les dernières négociations en vue de l’exploitation des ressources pétrolières mondiales après l’éventuelle chute du régime irakien] peut paraître comme la suite de cette convergence tôt décelée.
Si « Israël change tout », ce n’est pas au point de laisser Boutang ignorer que l’antisémitisme en France, « totalement étranger […] au racisme nazi, venait du fond de notre histoire chrétienne », et que, « pour en guérir, il ne fallait pas moins que l’horreur des années quarante et les chemins du dernier Concile » (5 janvier 1967)

CINQUIÈME PROPOSITION

C’est en train de se faire

« à cette heure il n’y a pas d’Europe », écrit Boutang dans un texte majeur du 1er juin 1967 – c’était le dixième anniversaire du traité de Rome : « L’homme européen ne se trouve pas éminemment en Europe, ou n’y est pas éveillé. Il est, paradoxe et scandale, en Israël […] En quoi, pourquoi Israël est-il l’Europe ? Certes par l’origine de ceux qui ont bâti son État, imposé les conditions du rassemblement de son peuple. Mais cela ne suffirait pas si l’Europe historique, d’où étaient revenus ces revenants, n’avait été elle-même modelée sur l’histoire du peuple hébreu, n’avait repris la mission du peuple de Dieu dans une “chrétienté”. »
Premièrement Boutang définit donc la chrétienté elle-même par son enracinement dans l’histoire du peuple d’Israël et la reprise de sa mission – il pratique ici les « chemins du dernier Concile », où « pour la première fois un texte officiel de l’Église catholique [rappelle Michel Remaud] avait tenté de parler avec bienveillance du judaïsme et du peuple juif », et qui commençait ainsi : « Scrutant le mystère de l’Église, le concile rappelle le lien qui unit le peuple du nouveau testament avec la lignée d’Abraham. »
Boutang, en tant qu’écrivain catholique français, n’est pas sur ce point en avance sur l’histoire, il vient après Bloy, Péguy, Maritain, Claudel, mais il se trouve au rendez-vous, et il apporte lui sa politique.
« La couronne du Saint Empire portait l’effigie de David et celle de Salomon, la politique de nos rois en France – avant Bossuet, de l’aveu même de Machiavel – était ‘’tirée de l’écriture sainte’’, et les nations, jusque dans l’hérésie jacobine et révolutionnaire, imitaient un dialogue immortel entre la naissance et l’obéissance au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » (1er juin).
D’autre part il faudra la personnalité de Jean-Paul II pour, quinze ans après le concile, comme pape, oser pousser ses conséquences et évoquer à Mayence en 1980 « l’ancienne alliance, qui n’a jamais été révoquée » de Dieu avec le peuple d’Israël, selon une exégèse de saint Paul encore trop peu répandue.
Mais Boutang, en 1967, va déjà jusqu’à affirmer que l’échec de cette chrétienté, palpable – au-delà de son imitation tragique par les révolutionnaires français – dans le désastre du nazisme et de la deuxième guerre mondiale, que l’échec de cette chrétienté restitue au peuple juif sa mission originelle :
« L’échec final de la Chrétienté en Europe, et de sa “mission” sur les autres continents, rendant apparemment vaine la diaspora, la dispersion du peuple juif, permettant à de modernes empires de prétendre que la croix elle-même avait été vaine, restituait nécessairement aux Juifs leur charge originelle, l’idée de cette charge, transformée par l’aventure de vingt siècles. » (Id.)
Boutang ici ne définit pas exactement cette charge, mais il suggère que la cause commune s’est à nouveau trouvée scellée dans le sang : « la croix gammée avait bien élevé sa prétention abominable contre la croix du Christ, et c’est d’un même Dieu, le Dieu judéo-chrétien qu’elle avait proclamé la mort, avec un sérieux pratique supérieur à toutes les mythologies du marxisme ou de l’existentialisme athée. »
Avec comme seul pauvre fruit de cette mort :
« La création de l’État d’Israël fut la seule rançon, la seule création positive répondant à l’horreur infinie de la seconde guerre mondiale. Cette guerre finalement “victorieuse”, libérant quelques-unes des nations opprimées, consacrant ou renouvelant la servitude de beaucoup d’autres, n’a symboliquement et directement produit que cette liberté-là. Elle a donné aux ”Européens” qui avaient le plus souffert de l’entreprise contre ce qui restait de la Chrétienté (paradoxalement aux Juifs qui, dispersés, étaient, dans la vraie conception du monde ancien, une part significative de cette Chrétienté, même quand ils étaient persécutés par elle), le droit à exister comme État et dans l’histoire. »
Cette Europe n’avait plus, alors, qu’une seule enfance possible
« L’unique nouveauté qui eût son visage, qui ressemblât à ses douleurs, écrit Boutang le 1er juin 1967 (à la veille de la guerre), qui réunît ses espérances, ce fut Israël ».
Or l’homme ne peut se passer de contempler un tel visage, n’importe s’il doit aussi le voir vieillir.
« Et les Chrétiens de nos antiques nations ne pouvaient voir en ce retour une contradiction à leur espérance, en la conversion finale du dernier Juif » ; car quels que soient les défauts, les laideurs, les absences inévitables en toute figure réelle, « la nature fondamentalement théocratique de cet État, son enracinement dans le sacré, en dépit de toutes les grimaces laïques et démocratiques, constituaient par eux-mêmes une sorte de “conversion“ ».
Mot décisif car c’est à ce genre de « conversion » que pensera encore Boutang quand, dans son dialogue avec George Steiner, vingt ans après, il expliquera que « convertir c’est se tourner. On ne demande pas à la Synagogue de se tourner consciemment. D’ailleurs, à mon avis c’est en train de se faire […] On demande la transparence des enfants ».
Malgré le temps passé, et le fait que l’État d’Israël semble sorti de l’enfance, c’est ici que nous pouvons comprendre pourquoi « Israël change tout » : Boutang donne la réponse dans la fin de la phrase du texte du 1er juin 1967 :
« la nature fondamentalement théocratique de cet État, son enracinement dans le sacré, […] constituaient par eux-mêmes une sorte de “conversion” et une promesse de retour à la source première, où la naissance et le Christ ne s’opposent pas, mais fondent ensemble la “nation”, pour les autres peuples enracinés dans l’histoire chrétienne. »

SIXIÈME PROPOSITION

Jésus patriote

Un « retour à la source première » : Trois ans auparavant, en 1964, Boutang, pour sauver une fois encore le projet de son journal et aussi peut-être pour ressaisir le sens de toute sa destinée, dans l’Avent de Noël, était revenu dans sa « politique » du 23 décembre 1964 aux objections de l’époque sur le lien entre le christianisme et la nation, et il leur avait répondu à la manière presque militaire (disait-il) de saint Thomas.
Sa conclusion est qu’il affirme non seulement « possible », mais « nécessaire », si l’on est chrétien, « d’adhérer consciemment à la communauté de naissance, avec une joie originelle liée à la participation de chaque patrie, selon sa nature propre, à la destinée prophétique du peuple juif. »
C’est bien cette joie originelle que l’on ressent, quels que soient les événements, à lire Boutang, mais aussi à contempler l’histoire d’Israël toujours inscrite au cœur de l’histoire présente du monde. C’est la joie de l’incarnation. Ce n’est pas une histoire à l’eau de rose.
Voici la démonstration de Boutang :
« Il semble que d’être chrétien et Français, d’un même mouvement, soit impossible […]
Premièrement parce que cette particularité de naissance, si elle est reçue dans la vie et dans l’histoire de l’homme chrétien au rang d’une valeur ou d’une tâche, devient une idole […]
Secondement, il existe des chrétiens qui ne sont pas Français, et des Français qui ne sont pas chrétiens […] troisièmement, le christianisme a établi la fraternité universelle en Jésus-Christ […] « Sed contra : mais au contraire, plus forte certitude que les “évidences” dénombrées ci-dessus, il y a la naissance du Christ lui-même, dans une nation très particulière où elle avait été prophétisée et attendue, et la fidélité du Christ à cette naissance, fidélité douloureuse jusqu’à la fin, et hors de laquelle il n’y aurait pas de mystère de l’incarnation, l’humanité du Christ en étant inséparable, et n’en ayant pas été séparée. Il y a ce que Bossuet ose nommer : “Jésus patriote juif” ».


(Ces textes recueillis par Olivier Véron ont été prononcés à toute allure dans les locaux de l’Institut de France, à l’occasion du colloque consacré à Pierre Boutang le 13 octobre 2001.)

[1] Au lycée Turgot : sur l’année scolaire 1967-1968, cf. le « Dossier H » consacré à Pierre Boutang (Éditions l’Age d’Homme, octobre 2002), en particulier les témoignages de Michaël Bar-Zvi et Jean-Luc Pinson.

[2] A ce sujet voir cependant Michaël Bar-Zvi, Le Sionisme, Éditions Les provinciales.