Le Figaro littéraire

Le prophète inclassable

Une biographie de Charles Péguy retrace les engagements passionnés d’une âme mystique.

Péguy exaspère autant qu’il intrigue : son œuvre constitue un kaléidoscope de contradictions, puisqu’il fut tout à la fois un traditionaliste et un révolutionnaire. Né à Orléans, sur les bords d’une Loire qu’il a chantée, normalien contemporain de Renan, il sera tour à tour chrétien, socialiste, anarchiste, défenseur acharné de Dreyfus ; puis de nouveau catholique et enfin farouchement patriote. Ce qu’il prouva en « prenant sa mort de front », ainsi qu’il l’avait écrit avant de partir au combat, ce mois d’août 1914 où il fut atteint d’une balle en pleine tête, alors qu’il exhortait sa compagnie à ne pas céder un pouce de terre française à l’ennemi.

Un héros, ce Péguy : de ces hommes qui « ne plie pas aux circonstances », quitte à en mourir. Et bien sûr un poète et un écrivain qu’on ne lit plus guère et qui a écrit ces vers grandioses. « Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle ; mais pourvu que ce fût dans une juste guerre. Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles, couchés dessus le sol à la face de Dieu (...) Heureux les épis murs et les blés moissonnés... ». C’est cette vie et ses enjeux que restitue Rémi Soulié dans un livre fiévreux : un Péguy de combat. Auteur de plusieurs ouvrages incisifs sur Aragon et Dominique de Roux, Soulié n’a pas fait un travail d’universitaire. Son livre est celui d’un catholique qui restitue, en quelques pages, la substance d’une œuvre habitée par le refus d’une modernité qui a, selon Péguy, mué l’homme en un quidam pourvu de tous les droits du monde, mais dépourvu de tout lien vivant avec celui-ci. « Comme le chrétien se prépare à la mort, le moderne se prépare à la retraite », écrit Péguy. Antienne du déracinement bien connue que l’on retrouve chez Barrès et Maurras, mais aussi chez Sorel et Proudhon.

Le visionnaire d’un siècle

Pourtant, démontre Soulié, il ne sert à rien de vouloir classer Péguy à l’extrême droite ou à l’extrême gauche. Péguy est toujours plus subtil ou plus fou que ses contradicteurs : chez lui la République est monarchique, le nationalisme est philo judaïque et le christianisme païen, au sens littéral de paganus, paysan. Poète de l’incarnation, Péguy est le farouche ennemi de cet « universalisme facile » (Jean Claude Milner) qui triomphe aujourd’hui. « Je ne veux pas que l’autre soit le même, je veux que l’autre soit autre. C’est à Babel qu’était la confusion, dit Dieu, cette fois que l’homme voulut faire le malin », écrit-il. Au passage Soulié vide l’abcès de cette question de la « race » chez Péguy qui fait depuis tant d’années ruminer certains dévots. La « race française » dont Péguy parle, il évoque aussi « la race juive », n’est pas une ethnie dont les caractéristiques physiques exprimeraient une essence mais relève d’une correspondance entre un peuple et une terre irriguée par des siècles de christianisme, ainsi que le croyaient Bernanos et de Gaulle. Ce qui est certain c’est que Péguy a été le visionnaire d’un siècle qui était pour lui sans rémission : son message s’il n’était chrétien, serait sans espérance.

Péguy est mort comme il a vécu, en homme de foi, et c’est la force du livre de Soulié de redonner à cette destinée sa puissance épique.

Paul-François Paoli

Péguy de combat de Rémi Soulié, Les provinciales, 112 p., 12 €

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