Le La Fontaine israélien


Imaginez un Baal Shem Tov contemporain aux prises avec la situation la plus absurde qui se puisse : le retour d’un peuple dans sa terre natale après deux millénaires d’absence. On sait depuis La Fontaine le conte du « Chat, La Belette et le petit lapin »... soit l’Amérique, dans le rôle de Raminagrobis, le lapin dans celui du juif, et la belette figurant le Palestinien. Chose aisée ? direz-vous. L’affaire se corse quand le petit lapin, détalé depuis l’an 70, un bail, Dame Belette, ses sœurs, ses filles et toute leur descendance, ont eu le temps de croire leur ce terrier, abandonné successivement par les Hébreux, les Romains, les Byzantins, les Sarrazins, les Francs, les Ottomans, les Britanniques et j’en passe. Quant au chat de la fable, j’ai écrit à l’instant qu’il s’agissait de l’Amérique, mais il pourrait tout aussi bien s’agir de l’Europe ou du Vatican... De vous et de moi : goïm ou juifs, croyants ou mécréants, agnostiques ou athées, républicains ou fervents communistes, altermondialistes ou souverainistes, catholiques romains ou cathos socio, feujs ou israélites, qui vivons bien confortablement, nous sommes pourtant tous également obsédés par l’étrange terrier. Alice aux pays des hommes. Nombril du monde vraiment que cette minuscule enclave asiatique dont le charme semble épuiser la splendeur des merveilles des mondes passés et futurs. Sur ces sables mouvants, Fishman construit des nouvelles proprement admirables.

Politique-fiction. Les Black Panthers ou leurs frères, de Watts venus, prennent le contrôle de New York – ou peut-être s’agit-il de Johannesbourg ? Ce faisant, ils condamnent, à son corps défendant, Mervyn Lévy, honnête juif religieux, qui prétend ne pas poser un pied en Terre sainte avant d’y être invité par le Messie, d’y arriver plus tôt. Voies de la Providence, toujours impénétrables. Les méchantes langues verraient en l’antisémitisme une forme de messianisme, condamnant les juifs à revenir, faute de mieux, en eretz et à Dieu. Tendance des juifs français ces derniers temps ? Car enfin, quoi de plus absurde, de plus névrotique, que certain « être juif », en perpétuel exil, amant d’une belle étrangère, qui jamais n’acceptera de s’unir à lui ? Juste une occasionnelle. Une encombrante maîtresse. Tout ceci brossé avec le bel humour et la violence sous-jacente dont les écritures minoritaires – homo, tiers-mondistes, féminines ou homosexuelles – conservent le très rare et le fort vivifiant secret.

Ma nouvelle préférée « Le braiment de l’âne » affronte le point névralgique de la vie en Terre promise, torture l’abcès, le fore, jusqu’à en faire couler à grands jets le pus : la question des « colonies ». Là, entre Mille et une nuits et conte talmudique, la figure du forgeron arabe, la colère non violente de Méïr – auxquelles s’ajoutent la figure de Johnny, l’Américain-qui-prend-les-Palestiniens-pour-des-Indiens, la presse internationale, les Colombes, la Knesset (la Chambre des députés), le Président des USA : tout ce joli monde de contradicteurs, plongé dans le creuset démocratique contemporain, produit une succession d’étincelles, qui toutes transpercent nos cervelles françaises, délavées à l’eau bien tempérée des égoïstes calculs et leur font, en moins de dix minutes, tant le feu d’artifice est dense, comprendre, par le rire et l’absurde, non pas le point de vue mais la nature profonde des rêves de chacun des protagonistes du conflit israélo-palestinien. Un vrai tour de force ! Car enfin, cet antagonisme qui ne devrait engager que deux camps ressemble à un kaléidoscope géant où l’œil parvient à distinguer le refus arabe, l’entêtement paisible des religieux, la maladresse du régime parlementaire israélien sous mandat international, et le Chomsky pour les Nuls, traduit en espéranto... Vers l’âne, dévoreur de roses et condamné comme tel, montent toutes nos pensées. Pour l’âne de la fable, avec tendresse et compassion. Qu’il repose en paix ! Pourquoi les juifs n’embarqueraient-ils pas de préférence pour Mars ou pour Vénus ; histoire de faire fleurir la voix lactée, comme ils ont fait fleurir le désert pour le bonheur ou le malheur des ânes, au lieu de crapoter éternellement sur notre vieille planète où, de tous temps et en tous lieux, ils semblent tellement indésirables qu’ils finissent toujours par ressembler à la caricature que l’on se fait d’eux. Quoi de plus ennuyeux qu’un homme, une femme, qu’on a cessé d’aimer ?

La dernière nouvelle, brève, rappelle que les pierres tuent, que les Palestiniens veulent vraiment voir les juifs décamper et que les dirigeants du jeune État d’Israël ont sans doute raison de ne pas répondre à balles réelles à des tirs enfantins. En ce cas, une fois encore, avouer la défaite juive ? Retourner en diaspora et y résider, à l’instar d’Ephraïm Lansky, dit Ephraïm Lane, le héros de la première nouvelle, un Philip Roth tour à tour juif et goy ?

Là encore le dernier mot à La Fontaine.

Est-il donné au juif de vivre en éternel schizophrènie, comme la chauve-souris, tombée tour à tour dans deux nids de belettes, affirmant à la première, thuriféraire des oiseaux : « Je suis oiseau, voyez mes ailes. Vive la gent qui fend l’air » et à la seconde, « aux oiseaux, ennemie », rétorquant avec la même assurance : « Qui fait l’oiseau ? C’est le plumage. Je suis souris. Vivent les rats. »

J’ignore quand le cauchemar finira et même s’il finira un jour, comme je ne sais, n’étant ni prophète ni voyante, si l’an prochain les juifs résideront encore à Jérusalem mais, chemin faisant, ce méchant songe aura engendré un bel ouvrage dont la lecture vivifie l’esprit et chagrine l’âme d’un mouvement égal.

Sarah Vajda