Stalker

Les mandarins sont revenus, chassez-les ! de Pierre Boudot

Extraits du texte paru dans Stalker :

« …étrange sensibilité, qui n’est pas celle d’un grand philosophe, d’un grand polémiste ou même d’un grand styliste mais d’un petit maître qui n’en batailla pas moins avec ténacité et force contre ce qu’il estimait être des impostures (…) Ainsi oscillons-nous, en l’espace de quelques lignes, de belles colères toutes bernanosiennes reprochant aux mandarins, jamais directement nommés, mais derrière les petites lunettes rondes desquels nous pourrons imaginer les nullités professorales et universitaires de notre choix, de détruire l’esprit de jeunesse, à des vues pour le moins obscures et des déclarations envolées sur la grandeur, par exemple, de la politique menée par De Gaule (…)
Pierre Boudot, dans ces lignes, se montre en tout cas un esprit libre ne détestant rien tant que de ranger ses adversaires dans les catégories si commodes par lesquelles les imbéciles trahissent leur intelligence et jugement nuls. Ainsi n’a-t-il pas peur d’écrire qu’il marche, contre les mandarins bien sûr, "avec des socialistes, et de nombreux gauchistes qui, avec des références autres, pensent en fait la même chose" , à savoir que "le génie et la jeunesse de notre pays" sont corrompus par les menteurs que sont les mandarins ayant trahi leur enfance, truffant "les cabinets ministériels d’agrégés copains-renards" suscitant chez leurs auditeurs "la haine du pouvoir politique" dont ils consolidaient pourtant les structures pour accroître leur puissance, auxquels enfin Boudot reprochera à peu près tous les maux ravageant la société.
À l’imprécision sur l’identité de ces mandarins, considérés comme étant "les meurtriers de la liberté et du goût de la défendre", enseignant "l’affreuse mixture de Heidegger" dans laquelle l’anonymat des mots s’ajoute à "l’exaltation de la race", dans laquelle notre besoin de poésie est fondé sur la "nécessité de la détresse", dans laquelle "Hölderlin est trahi", mandarins qui ont encore "combattu le désordre lié aux puissances créatrices par l’anarchie savante de la décomposition", à ces reproches donc correspond leur capacité de nuisance que l’on dirait souveraine, infinie même : "vous avez exalté la mort cachée dans les momies que vos jeux d’ombres animaient, vous avez plombé les souterrains étranges où se forme le sang des génies d’une Renaissance, vous avez pioché le sol là où surgissent les sources. Et les sources se sont perdues et nul vivant de ce siècle n’en retrouvera le cours".
Quelle belle colère tout de même, qui conserve bien évidemment à notre époque toute sa valeur, les mandarins ayant succédé aux mandarins, les cacographes aux cacographes, à la tête de l’Université ou au sommet de l’État, mais je me demande si la prédiction de Pierre Boudot va s’accomplir un jour, et si quelques têtes molles défileront utilement sur des piques : "Aucun mouvement formé dans les profondeurs de ce peuple ne vous laissera la vie sauve une deuxième fois. Vous avez mesuré vos années de rémission".
Plus loin, Pierre Boudot semble retrouver les accents d’Armand Robin parlant de "camp de concentration verbal" dans sa remarquable analyse des langages viciés, lorsqu’il évoque le fait que les mandarins ont réussi à exiler "les maîtres à l’intérieur de la parole"(…) Puis vient ce (…) lyrisme saugrenu voire suspect puisque le motif dans le tapis du petite texte de Pierre Boudot est Israël (…)
Israël est dès lors plusieurs fois mentionné, dans un passage par exemple où l’auteur lui rattache la thématique d’un langage qui ne serait pas pipé : "Pour nous Français, Européens, Occidentaux, je le redis : Israël est le vrai terrain de notre avenir éthique. Israël est le cœur de notre langage, le rythme de notre instinct de conservation, la mémoire de nos terreurs, de nos effondrements, de l’imprévoyance et de la complicité de nos pères" et, dans la même page : "Ceux qui meurent de faim, de détresse, de silence, ceux qui s’insurgent contre les dictatures, ceux qui s’aiment, ceux qui chantent, ceux qui cueillent des soleils sur les lèvres d’un petit enfant, tous chantent Israël", les mandarins étant décrits, significativement, comme ceux qui arrachent "le mot à ses racines véridiques pour nous" et le livrent, "tel Judas, avec un baiser à la liturgie planétaire d’un nouvel holocauste".
Belles phrases clamant l’amour d’Israël, centre métaphysique, mystique, de la chrétienté, mais beauté vide tout de même sinon consternante, car les métaphores filées n’autorisent pas tous les rapprochements, qui, ainsi confondus, aplatissent les souffrances, celles des exterminés avec celle d’un professeur aux prises avec des mandarins, c’est-à-dire des collègues d’université (…)
Sans doute le petit texte que Pierre Boudot a écrit en 1978 et qu’il n’a pas publié offre-t-il l’exemple d’une pensée ramassée à l’extrême, parfois fulgurante, choquante même dans certaines de ses images, un magnifique cri de colère aux accents apocalyptiques lancé par "un premier de cordée" selon les mots d’Olivier Véron [1] où, dans un même creuset, l’auteur entremêle un peu vite les différents sujets qu’il a pu, dans d’autres textes, évoquer plus longuement, comme le montre ce passage extrait des Vents souffleront sans me causer de peur, où s’exprime étrangement un salut par les Juifs inversé : "Car l’holocauste des camps de concentration a deux conséquences mystiques irréversibles. La première s’incarne dans l’État d’Israël, la deuxième dans la résurrection du messianisme. De sorte que le christianisme fondé sur l’enseignement de Paul, sur son impérialisme théocratique, disparaît pour moi derrière l’espérance contenue dans l’humanité de Pierre. (…) Auschwitz a mis le point final à la civilisation chrétienne mais voici que dans l’ordre de la communion des saints, six millions de Juifs immolés par les chrétiens ont commencé à engendrer huit cent millions de Juifs Chrétiens." »

Juan Asensio, Stalker, texte intégral de cette longue et précise recension sur www.juanasensio.com

Les mandarins sont revenus, chassez-les ! de Pierre Boudot, Les provinciales, mai 2014.

[1] Il s’agit en fait d’une expression de Pierre Boudot se référant à Nietzsche. OV.