L’Histoire (fin et suite)


L’histoire a presque toujours la couleur du sang, c’est peut-être la raison pour laquelle les hommes qui en ont le dégoût se laissèrent quelquefois entraîner par la tentation de l’abolir. En fait d’avoir pu abolir l’histoire, le marxisme au lendemain de la deuxième guerre mondiale présentait son bilan dans la presse en exhibant la photo en uniforme du « Maréchal Staline » ; Pierre Boutang remarquait alors en l’examinant : « Il y a ce fait nouveau… que des hommes et un parti ont cru à la fin de l’histoire, à l’abolition de la politique au profit d’une organisation économique qui serait le signe de la fin de l’aliénation de l’homme par la politique et la religion, et qu’il semble bien qu’à la place de cela on leur donne à nouveau une histoire. » Au même moment Alexandre Kojève considérait au contraire que la fin de l’histoire était bel et bien arrivée, « l’avant-garde de l’humanité a virtuellement atteint le terme », disait-il. Mais c’est aux États-Unis que « d’un certain point de vue », le communisme était déjà réalisé, « vu que, pratiquement, tous les membres d’une “société sans classe” peuvent s’y approprier dès maintenant tout ce que bon leur semble, sans pour autant travailler plus que leur cœur leur en dit… Les Russes et les Chinois sont des Américains encore pauvres… J’ai été porté à conclure que l’“American Way of life” était le genre de vie de la période post-historique ». Et c’est vrai que la doctrine marxiste a vraiment agi sur l’idée que l’homme se fait de lui-même infiniment plus que la Révolution Française, et même sur ses ennemis. Aussi pour mettre cet homme en garde la voix du Vatican considéra que le socialisme n’était qu’un capitalisme d’État. Mais passée l’illusion soviétique, fermée la sanglante parenthèse, ce ne sont plus les « marxistes » mais toujours les héritiers bourgeois de Hegel, qui ont continué d’annoncer d’un bout à l’autre de la dernière décade, la fin de l’histoire dans l’État universel parfait. Au lieu de cela « il semble bien » aujourd’hui qu’on nous donne à nouveau une histoire, il n’y a pas que les peuples attardés en travers de celle-ci pour s‘en apercevoir crûment, pour en éprouver la violence, mesurer l’attachement que chaque homme garde envers une terre particulière à la couleur du sang versé.

Ce retour de l’histoire, avec ses composantes religieuse et politique, n’est en rien étranger au destin d’Israël. Au contraire Israël y devient objectivement pour la première fois l’enjeu central. Avec moins de lyrisme que Nasser, plus de logique que le perdant de Bagdad, moins de raison peut-être que Yasser Arafat, Oussama Ben Laden a pris soin de rappeler qu’au principe du réveil moderne de l’islam conquérant se trouve la confrontation avec les Juifs en terre sainte. Ils y passent pour avoir introduit le poison de l’Occident. C’est ainsi, et l’élément qui donne du poids à cette accusation et pourrait seul paraître sans lien catégorique avec l’histoire juive, comme une ultime perfidie du hasard et de la géologie, c’est la puissance des flux persistants du pétrole, avec leurs réserves réparties dans le sous-sol des terres antagonistes… Mais notre monde occidental depuis le milieu du siècle passé s’est-il transformé au point d’avoir oublié l’argument antisémite qui « pourrait se formuler comme suit : dépossédé de ses biens fonciers, le juif s’efforce de créer des situations dans lesquelles le contrôle des échanges s’avère supérieur à la possession d’une terre… Israël est assuré de vouloir plonger le monde dans un nouvel exil par le biais d’une économie de circulation1 ». Transplanté en terre sainte l’argument a de quoi réveiller. Car pour prendre possession de cette terre, et pour faire avancer le « moteur » du sionisme, il fallait pouvoir maîtriser l’énergie d’un monde déjà lancé sur la voie des transformations brutales, c’est ce qui excita l’inquiétude des Arabes, autre peuple du mouvement, sentant cette énergie leur échapper. Confondre les expédients trouvés pour la survie d’un peuple avec le système général de dissolution des mœurs, les conduisit à voir dans le sionisme leur ennemi séculaire venu de l’ouest, comme autrefois Drumont « croyait » à la France juive.

En songeant à l’immense effort nécessaire pour inverser le sens de l’histoire, arracher les juifs à leur piège millénaire, Herzl en avait bien vu la difficulté surhumaine, indice d’une tâche providentielle. « Tout dépend de la force motrice », écrivait-il, et il pensait peu à l’argent des Rothschild : « Quelle est-elle ? La détresse des Juifs ». C’est pourquoi il n’y aurait pas de « grands efforts » à faire pour intensifier le mouvement : « Les antisémites s’en chargeront ». Tout ainsi aujourd’hui Israël n’eut pas à faire d’effort particulier pour se propulser lui-même au cœur de notre histoire, et à la barbe de ceux qui préféreraient justement se passer de lui. Il lui a « suffi » d’exister à nouveau en tant que tel, comme État des Juifs, à la place qui lui fut incontestablement désignée par l’histoire pour recueillir et supporter les traces de leur destin terrestre, puisque le sol européen en avait pour sa part décidé autrement en évacuant beaucoup de leurs rêves dans les fumées des crématoires.

À nouveau l’histoire en raison de la présence d’Israël apparaît à tous plus cruellement indéterminée. Il ne faut pas s’en affliger : « l’histoire des Juifs barre l’histoire du genre humain comme une digue barre un fleuve, pour en élever le niveau », disait Bloy (dont le cœur était bien accroché). Les défis ravivés par son passé brûlant ont été brusquement étendus à des zones géopolitiques jusqu’alors peu atteintes par notre christianisme : l’Afghanistan, le Pakistan touchent à l’Inde, à la Chine. Devant ces masses énormes, des alliances patiemment établies peuvent prendre un tour nouveau ou voler en éclats. Les esprits les meilleurs en sont déjà troublés. M. Alexandre Adler dans Le Monde imagine que la paix avec les Palestiniens vaudrait à Israël « des garanties militaires américaines absolues et définitives »… mais il ne dit pas lui non plus sur quoi fonder cette « paix », et il paraît rêver d’un « Israël militairement intégré aux Etats-Unis ». Or tous ces mots jurent trop avec la langue retrouvée du peuple à la nuque raide, et parce qu’ils épousent l’illusion de la plus grande puissance, ils se trompent de « définitif » ; alliés de cette manière toujours cela veut dire pour combien de temps ? Jusqu’à quand l’amitié avec Israël sera-t-elle jugée plus décisive que sa force déstabilisatrice ? Il a fallu vingt ans pour tirer l’Égypte des bras de l’Union soviétique où cette amitié l’avait jetée. L’Amérique renoncerait-elle à vendre des armes aux ennemis d’Israël qui lui servent et qui seuls ont les moyens de les payer ? Elle en vend à crédit à ceux qui ne les ont pas. L’optimisme du succès se tient, aveugle, à la racine du commerce, mais il perd vite son sang froid. En tant que démocratie libérale l’Amérique n’arrive qu’exceptionnellement à faire émerger le bien commun, l’intérêt national de la bataille des intérêts privés – le plus souvent elle les confond. Il est prudent de penser que l’amitié américaine pour Israël est entrée dans le temps des épreuves. Pour un empire officiellement menacé et qui doit rester représenté – et même présent – en terre d’Islam, mieux vaut soutenir des régimes « modérés », que de ruiner leurs chances en maintenant une fiction stratégique réputée cause première de la fragilité de ces régimes. Surtout quand ces régimes constituent les éléments stabilisateurs de sa politique énergétique, qui a sans doute besoin d’une tension modérée sur les marchés du brut. Tant que l’économie générale reste fondée sur la délocalisation, l’accélération des échanges, et la surconsommation américaine, l’Occident se trouve engagé au côté des exportateurs de pétrole. Or seuls les pays de l’islam gardent des réserves suffisantes (les autres épuisant au fur et à mesure leur manne énergétique) pour assurer la prégnance de cette économie. Quelle qu’ait été leur libéralité tous les empires un jour se ressaisissent. Comme si Israël pouvait, avec son « élection » qui ne passe pas, qui ne disparaît pas en même temps de la mémoire de tous, comme s’il fallait avec un empire passer le pacte de la puissance qui peut ne pas se retourner.

« Une catholicité supérieure »

C’est l’inverse qui est vrai. Les mots de mobilisation, de persécutions religieuses, ou d’eschatologie peuvent revenir au premier plan, ils ne nous effrayent pas. C’est un autre aspect généralement négligé de la mondialisation, que des pratiquants de toutes sortes se font à nouveau tuer un peu partout dans le monde, comme s’ils allaient devenir les juifs des temps futurs. On vante beaucoup en ce moment la tolérance des religions, toutes alliées pour le meilleur empire… Mais s’agit-il d’un malentendu, et cela ne dépend-il que de leur posture politique, ou ont-elles toutes réellement – et également – vocation à cette alliance ? Les fidèles peuvent-ils suivre ? Cet empire démocratique exige naturellement qu’elles le laissent travailler librement, en fait il veut qu’elles collaborent, admettent sa préséance. Il a gagné beaucoup de prestige en faisant échouer deux tentatives d’empires totalitaires, et en effet il se distingue beaucoup de ceux-ci. D’où son immense faveur. Il ressemble davantage à un empire antique aux ambitions modestes, à la manière de Rome, qui fut d’abord une république. Son parti pris musclé pour l’indifférence des cultes se rattache au plus banal polythéisme : tout est permis, sauf qu’un seul Dieu entrave le culte si florissant des autres, si pacificateur. Il ne veut rien, rien interdire sauf de n’avoir qu’un Dieu, et de prétendre qu’il règne sur tous, et qu’à Lui toute nation doive se soumettre, qu’il supplante toute autre divinité. C’est ainsi que l’empire attend des religions qu’elles obéissent franchement aux lois inscrites pour tous, et qu’elles oublient secrètement toutes les autres, invisibles ; qu’elles y pensent si elles veulent, dans leur for intérieur, mais quelles n’y croient pas plus, pas au point de s’empêcher de vivre, et de fragiliser l’« alliance », pas jusqu’à prendre le risque de rendre contre lui un témoignage public. L’empire refuse qu’on dise avec Antigone : « Je ne croyais pas à tes proclamations assez de force pour prévaloir sur les lois non écrites, infaillibles ». Or en quoi consistent ces lois infaillibles, sinon à respecter la loi secrète du sacrifice sans laquelle toute société se décompose ? La faculté de mettre en jeu, selon les occasions, ce que l’on a de plus précieux pour affermir l’offrande du cœur ? Une société devenue étrangère à l’idée même de renoncement forcément a perdu la mémoire de ces lois, car leur règne invisible ne se propage à travers nous que par ces sortes de cérémonials oubliés. Cela relève d’une autre alliance, en effet, que l’empire décourage sinon désavoue, l’alliance du cœur et de la main, l’alliance du sang avec l’esprit. « Qui n’est pas avec nous est contre nous », a martelé George W. Bush pour enrôler tout le monde dans la sienne. Ainsi la question politique se trouve à nouveau explicitement posée à toutes les religions. « The Lord » auquel souvent il se réfère, jamais n’avait dit cela, mais : « Qui n’est pas avec moi est contre moi », parce qu’il savait que pour mourir comme homme il serait seul – et : « Qui n’est pas contre nous est avec nous ». C’est la source de la vraie tolérance, qui procède historiquement de l’Église du roi des Juifs et non de la République : trente-trois ans avant Pilate, des mages venus d’Orient employaient les premiers envers lui cette expression, honorant cette Église, par laquelle seule nous pouvons dire : « En ces jours-là dix hommes de toutes les langues que parlent les nations s’accrocheront à un Juif par le pan de son vêtement en déclarant : Nous voulons aller avec vous, car nous l’avons appris : Dieu est avec vous. » Oui nous l’avons appris. D’abord parce que nous ne le savions pas ; ensuite parce que demeurés comme suspendus à la langue et à la manière historique de Pascal, de Péguy, et de Boutang, à leur sens théologico-polémique, nous n’avons pas manqué au moins d’apercevoir des filiations intimes parmi les catholiques français : il y a une transmission du souci d’Israël, qui à partir de Léon Bloy (Le salut par les Juifs) et Péguy, passe par Jacques Maritain (Le mystère d’Israël), et après que Jules Isaac ait fait son œuvre salutaire au Vatican, atteint (ou rejoint) Jean-Paul II par le biais du cardinal Journet (Destinées d’Israël) et de son disciple le père Cottier (théologien du Pape) ; cette tradition reconnaît avec son discours à Mayence, du 17 novembre 1980 : « l’ancienne alliance, qui n’a jamais été révoquée ».

Voilà ce point d’aboutissement qui est en fait notre point de départ : l’affirmation longtemps obscurcie par le fond d’antisémitisme chrétien, selon laquelle l’Alliance nouvelle, ce n’est que par le sang et le sang historiquement juif du Christ consommé sur l’autel, que nous autres des nations, non-juifs natifs, avons la possibilité d’être associés à l’histoire sainte d’Israël et de prendre notre part d’élection, tandis que dure la réticence des juifs à s’asseoir – ou leur inconscience d’être – à cette table.

Ce n’est pas en emboîtant le pas des nations sous n’importe quelle condition, que l’on peut fonder une alliance durable contre ce qui ruine en profondeur les chances de l’homme. Il y a une confusion d’essence révolutionnaire, qui a pu prendre prétexte des persécutions religieuses ayant accompagné le développement du dogme pour se débarrasser de la présence réelle. Cette confusion rend possible le « terrorisme », parce qu’une trahison implicite la sous-tend, la trahison de ces lois invisibles qui en comportant toujours l’idée de sacrifice, donnèrent leur sens à l’idée même de civilisation : voilà la faiblesse de l’empire, que le terrorisme a visée. Qui ne voit qu’un islam révolté a renoué exprès avec le rite de verser le sang humain sacrificiel, pour démontrer l’inanité d’une société incapable de se fonder sur ces lois et donc de constituer une communauté véritable, transmettant au plus haut point possible le respect de ce qui a existé ? Le onze septembre aurait dû sonner le glas d’un monde artificiellement unifié par les échanges d’argent. Cette politique qui s’est substituée aux emprises et aux remparts des vieilles nations d’Europe, s’est prétendue libératrice. Mais le sang humain n’a pas fini de couler, toujours et de toute part le pauvre se trouve manipulé, aussi la démonstration d’Al-Quaïda est-elle sans valeur. Le réveil est brutal, mais on a vu qu’en ayant fait du mal à l’Amérique il peut lui avoir fait aussi du bien, si elle restaure dans l’épreuve le sens de cette communauté véritable, et celui de l’héroïsme ordinaire. Pourvu que le cœur batte pour l’homme sous les décombres, non pour ses créanciers, car d’une société qui « n’a que des banques pour cathédrales », il n’y a pour ainsi dire plus rien à conserver, rien à transmettre. « Cet islam, que nous n’avons pas su réconcilier » s’en prend au symbole même, en cela il ne s‘est pas trompé – et il s’en prend avec un rituel sauvage, bien sûr, il nous tend un miroir grossissant – au symbole de cet « esprit d’abstraction, proche de celui de la cruauté », qui est celui des mauvais princes – n’importe s’ils sont d’orient ou d’occident –, capable d’ériger de très hautes constructions de chiffres et de verre, un peu partout dans le monde, des univers d’acier, pour y abriter loin, très loin du sol que nous foulions, nos écritures bancaires. Il faut s’en libérer. Ces écritures ne portent que la mémoire des dettes des pauvres au cœur d’une société bien décidée à ne jamais les alléger ; elles dissimulent la cruauté de l’usure ; l’avenir qu’elles oblitèrent ne leur appartient pas, et elles le négocient ; elles le détournent de ceux qui en ont le besoin car l’usure ne prête jamais aux pauvres ; or sur elle l’Occident a établi toute industrie, il lui a subjugué les instruments d’un monde désormais presque entièrement dévolu au service de l’argent, et qui ne sait enseigner que des automatismes lointains, de sorte que bien peu savent maintenant faire le geste de puiser de l’eau soi-même pour en donner à boire à ceux qui avaient soif, qui avaient soif seulement d’un peu d’humanité. Ceux qui ne voient que ce malheur immense, et ceux qui le voient de trop haut sont condamnés à se brûler les ailes ou la cervelle, pour rejoindre cette douleur comme des fous par le biais du sacrifice total et aveugle de soi, à moins qu’ils ne se contentent de brûler de zèle en vue d’une élection honnie par la plupart. « Je hais les juifs parce qu’ils possèdent la loi et la profanent », disaient bien avant Mahomet ces chrétiens qui possédaient pourtant la grâce du Verbe et semblaient ainsi la profaner, parce que les Juifs étaient devenus l’objet de leur dégoût. « Dieu a choisi mon frère pour bourreau », a écrit Zeev Jabotinsky. Aujourd’hui ceux qui n’ont jamais connu réellement ni l’une ni l’autre de ces deux traditions meurtries, prétendent s’en prendre à chacune d’elles avec une fureur révolutionnaire, comme si les injustices des hommes avaient enfin réussi à abolir le don de Dieu. Mais elles ne font qu’obscurcir ses desseins, et ils se trompent, aucune alliance n’a été révoquée, nous le savons, les révolutions ne servent de rien quand elles rendent immédiatement plus misérable que ceux qu’elles prétendaient voir remplacer. Seules importent celles qui s’opèrent au dedans de nous, les pacifiques.

La gloire se trouve à la portée du cœur de pauvre dont parlent les Béatitudes. C’est dur ; mais voilà qui seul affranchit sans doute de tout « antisémitisme ». Un peuple a été à nouveau proposé à la vindicte universelle, Israël. Nous lui donnons notre foi, voilà tout. Il n’y a pas de jalousie à avoir vis à vis de la race d’Abraham, sinon le zèle pour obtenir que la grâce de l’esprit comble la faille de la naissance, produise en nous ses œuvres bonnes. Cette gloire ne s’oppose pas, pas plus que la circoncision, à « cette espérance déliée du rituel, sans efficience, ici et maintenant », dont parle Michaël Bar-Zvi, et qui est comme « l’épreuve d’Israël » : son fond en est précisément le sacrifice, il me semble, le sacrifice non sanglant de réconciliation du cœur, fait de la renonciation paisible au maintenant du temps. Le chrétien l’assume en consommant l’hostie, laquelle fonde ainsi (mais en espérance seulement) le maintenant éternel ; le juif dans l’attente du Shabbat, est-ce donc si différent ? « R. Isaac a dit : Maintenant, nous n’avons plus ni prophète, ni prêtre, ni sacrifice, ni temple, ni autel. Qui donc expiera pour nous malgré la destruction du Temple ? Il ne reste plus en nos mains que la prière ». Il se peut que face à la brutalité et à la force de contradiction des événements futurs, ce soit la persistance de cette alliance nourrie du sang de l’autel avec la lignée d’Abraham qui fonde objectivement quelque nouvelle épreuve commune aux Juifs et à ce qu’il resterait de chrétiens, après l’échec historique de l’extermination. Sa mise en œuvre ne reposerait plus alors que sur le dogme de la présence réelle, la croyance de l’Église que le sacrement de l’autel l’aurait inlassablement et réellement incorporée au peuple élevé par Dieu : « Quand Jésus, en présentant la coupe, dit aux disciples : “Ceci est mon sang (le sang) de l’Alliance”, les paroles du Sinaï, écrit le cardinal Joseph Ratzinger, se trouvent intensifiées jusqu’à un réalisme inouï, et, en même temps, s’ouvre une profondeur jusque-là inconnue. Ce qui a lieu ici, c’est à la fois une spiritualisation et un suprême réalisme. Car la communion sacramentelle du sang, qui devient maintenant une possibilité, relie les bénéficiaires à l’homme Jésus en chair en en os, et à la fois à son mystère divin, pour former une communion suprêmement concrète, qui atteint jusqu’à la sphère corporelle. » (L’unique alliance de Dieu, 1999.) Cette sphère corporelle concrète, si facile à atteindre lorsqu’il s’agit de la blesser, c’est d’abord celle de l’alliance conjugale, qui donne la naissance en tant que premier événement du sang : « la naissance du Christ lui-même, dans une nation très particulière », et « la fidélité du Christ à cette naissance, fidélité douloureuse jusqu’à la fin… » sans laquelle il n’y aurait pas de mystère de l’Incarnation, pas d’Alliance, pas d’Église, pas de Salut, « l’humanité du Christ en étant inséparable, et n’en ayant pas été séparée ». Oui comme disait Bloy : « Le sang versé sur la croix pour la rédemption est naturellement et surnaturellement du sang juif ». Et cela grâce à l’innocence eschatologique d’une jeune fille juive par laquelle fut nouée l’alliance définitive, l’alliance du sang et de l’esprit, l’alliance non pas seulement de Dieu avec l’homme en général, l’homme en tant que tel, mais avec l’homme en tant que celui-ci, par exemple l’homme fondant la lignée d’Israël, Abraham, « en lui seront bénies toutes les nations de la terre » (Genèse xviii, 18-19).

L’antisémitisme des nations chrétiennes est l’erreur historique. Elle aura consisté à voir dans cette possibilité pour les nations d’entrer dans l’élection d’Israël à travers le mystère même de son refus, non une bénédiction mais un tourment inutilement infligé par les Juifs au corps divin du Christ. Mais il n’y a plus de chrétienté. Dans sa Philosophie de l’antisémitisme, Michaël Bar-Zvi décrit ainsi la divergence – mais n’est ce-pas plutôt une convergence ? – des deux positions juive et chrétienne après la destruction du Temple de Jérusalem et l’arrêt historique des sacrifices sanglants qui y étaient pratiqués : « La transfiguration du sacrifice par la consommation de l’hostie reproduit l’événement du sang et se substitue à l’acte violent. Les juifs maintiennent la circoncision comme l’unique événement du sang et rejettent les substituts ». C’est avec raison qu’il faut parler de substitution, mais on aurait tort de ne voir là qu’une clause d’opposition irréductible, expliquant une bonne part des persécutions médiévales contre ceux qui restaient à l’écart du nouvel autel. Car une fois acquise l’interruption des sacrifices sanglants, qui oserait proposer d’y revenir ? « L’autel des parfums était destiné à entretenir constamment dans le tabernacle un nuage d’agréable odeur, tant à cause de la vénération due au lieu que pour combattre une puanteur rendue inévitable par le sang versé et les bêtes immolées », crie saint Thomas d’Aquin, qui peine à expliquer certains préceptes cérémoniels de l’ancienne loi. « Ce sont des animaux vivants et non pas des animaux abattus qu’il eût fallu offrir à Dieu ». On songe à François d’Assise ou à La Fontaine, mais il faut surtout penser au psaume L : « Assemblez devant moi mes fidèles, eux qui scellent d’un sacrifice mon alliance… » Mais « Je ne prendrai pas un seul taureau de ton domaine, pas un bélier de tes enclos… Offre à Dieu le sacrifice d’action de grâce… Invoque-moi au jour de détresse : je te délivrerai, et tu me rendras gloire ». Il y a là la matière d’une double fidélité au sacrifice de l’ancienne Alliance, dans une continuité chaque fois douloureusement incomplète et donc radicalement blessée, car ne lui répond que le silencieux appel de Dieu dans l’indétermination bouleversante de l’histoire : « Dieu a enfermé toutes les nations dans la désobéissance, pour faire à toutes miséricorde », dit saint Paul – et Pascal : « J’ai versé telle goutte de sang pour toi ». Les Juifs gardent la circoncision comme offrande faite à la naissance du petit d’homme déjà meurtri dans sa chair du signe définitif venu d’en-haut. Les chrétiens se configurent progressivement à la race d’Abraham par la consommation de l’hostie, nourriture sanctifiante qui fait descendre dans les entrailles la grâce du Circoncis : « Ceci est mon corps, prenez et mangez en tous ».

La politique

Œuvrer avec l’aide du Pape en vue de la conversion en masse du peuple juif, pour le sauver de nouvelles persécutions, fut la première idée de Théodore Herzl… elle s’est un peu éloignée de nous, et il a eu raison de s’attacher à son idée définitive, L’État des Juifs. Qu’est-ce que le sionisme sinon la réponse politique au défi universel philosophico-théologique de l’antisémitisme ? Or cette réponse n’est nullement méprisable : « Qui peut lire le Château de Kafka (où le destin d’un homme est figuré dans la seule volonté d’être reconnu, admis, dans une ville qui n’est pas la sienne), voir toutes les fonctions, tous les actes quotidiens se pénétrer d’un intenable mystère, et ne pas chercher à guérir cette angoisse au niveau même de la réalité qu‘elle a choisie pour s’exprimer ? » écrivait Pierre Boutang pour définir où s’enracinait le souci politique en juillet 1947 (un an avant la création de l’État d’Israël). Oui au niveau de cette réalité c’est-à-dire celle des échanges quotidiens que chacun doit avoir avec les hommes de la cité où il se trouve, pourvu qu’elle soit un peu la sienne. C’est cela la politique, la politique considérée comme souci, et c’est justement par la force de cette politique que l’homme, chrétien ou non, ne sera pas oublieux des particularités concrètes de la vie, et de la réalité divine de la création, et qu’il pourra considérer les figures du salut proposées à travers les diversités religieuses et humaines d’une nation.

La reconnaissance de l’alliance « suprême réalisme », comme dit Ratzinger, n’autorise aucune fuite dans une « mystique », dans une spiritualité affranchie ou oublieuse des exigences de la vie, mais la concentration attentive de cette spiritualité dans le souci des déterminations concrètes de l’homme, la manière ici-bas de le sauver, chair et esprit, la prise en compte de l’incarnation avec ou sans majuscule, cet homme de la cité avec ces amitiés qui le guérissent de son angoisse – ou qui ne le guérissent pas toujours mais qui transforment cette angoisse ou cette détresse en force – ou en faiblesse – motrice, et qui produisent une espérance modeste mais bien ancrée dans la réalité. Souvenez- vous de la frayeur des villageoises devant le type de mort dans les massacres nocturnes en Algérie, la gorge coupée, qui pour nous rappelle encore Kafka, la mort de K. dans Le Procès : « comme un chien », c’est-à-dire refusant cette part d’échange et de lutte et repoussant cette exigence de sens que revêt normalement la mort d’un homme. Mais que dire de la terreur spéciale du spectateur visé, sinon qu’elle peut être tout aussi possessive, puisque de la même manière c’est surtout l’absence de prise sur les événements qui la caractérise – il ne lui échappe pas : l’homme « à son poste » ne peut donner de réponse, sa réponse, parce qu’il est trop loin de ceux qui souffrent et de ces autres qui les menacent, et qu’aucun lien concret ne s’offre à sa portée. La politique se mondialise, dit-on, inexorablement, elle s’éloigne, or « nous pressentons que nos modernes acteurs de l’histoire, n’ont guère l’impression, quand ils ne donnent pas la comédie, d’être absolument distincts des spectateurs ; nous le pressentons et le redoutons, parce que si vraiment personne ne pouvait être dit acteur, s’il n’y avait plus de responsables, nous nous trouverions tous, nous qui devons jouer le rôle de spectateurs, dans une horrible déréliction, et, face à l’absurde, spectateurs du néant » (Boutang, 1947). Spectateurs du néant. Emmanuel Levinas dans ses lectures talmudiques des années soixante-dix, rappelait l’antiquité de cette déréliction : « Au-dehors, l’épée fera des victimes, au-dedans ce sera la terreur »… « Car la mort est montée par nos fenêtres19 »… Quand ces fenêtres sont si nombreuses, il ne peut être question de les fermer. Lorsqu’elles sont si hautes, ce sont celles des bâtiments publics. C’est la guerre, voilà tout ! « Tous les hommes sont au bord de la situation de l’État d’Israël. L’État d’Israël est une catégorie. » Mais la nouvelle n’est un peu neuve qu’en ce qui concerne les politiques oublieuses de l’ordre du foyer, quand la nation n’est plus regardée et défendue comme sa propre famille par ceux qui en sont « responsables ». Car pour la maison et ceux qui y habitent, ou qui y passent, la mort est l’hôte dont le couvert est toujours sur la table. C’est toute la vie de la famille que de pouvoir l’apprendre à chaque instant, ou de le savoir en toute rigueur, et aussi de le vérifier de temps à autre lorsqu’elle frappe sans cause l’un de ses membres. Qui peut la tenir à distance ? Il faut l’apprivoiser, ce sont les gestes de tendresse et de piété, tout un rituel domestique qui s’en chargent auprès des familliers. La réponse du sionisme politique est la réponse du politique. L’angoisse ou la terreur redeviennent crainte ou souci, souci des choses particulières que le silence, l’absence de Dieu ont confiées intégralement à notre prévenance. Ce n’est pas au cas où Israël serait un modèle de vertu que l’on pourrait s’en approcher, et ce n’est pas parce qu’il est imparfait qu’il faudrait s’en détourner. Ce sont les lois du sang et de la terre. Mais c’est parce qu’il est un fait accompli, c’est parce qu’il demeure dans la chair d’Abraham, c’est parce qu’il existe qu’il faut s’y accrocher comme à un pan du vêtement de Dieu, le sauver comme un objet précieux : précieux parce qu’il est ordinaire et qu’il nous appartient. S’il tombe, ou s’il se range lui aussi sous la houlette du fort, pourrait-on croire qu’une Palestine, ou qu’une paix en Europe puissent longtemps exister ? Ne sommes nous pas du même sang ? Mais c’est le sang d’Adam ! La terre est rouge du sang de la naissance et de la mort, et le mot hébreux qui veut dire « homme » (adam), puis « terre » (adamah) – mais peut-être d’abord « sang » (dam) – n’est un mot étranger à l’histoire d’aucun peuple : mais c’est le fondement de la politique, cela consiste à prendre en considération la « vocation de l’homme pour le particulier » (Boutang). De cette vraie politique ne peut-on dire comme de la Torah, qu’elle « commence et finit par des actes de charité, puisqu’il est écrit au début : l’Eternel Dieu fit à Adam et à sa femme des tuniques de peau et les en vêtit ; et il est écrit à la fin : Il l’enterra dans la vallée ». Et au contraire de cela, « c’est lorsque l’horreur atteint à sa plus grande amplitude, lorsque tout ce qui était sacré (tout ce que le patient tissage de l’histoire et de la tradition avait fait reconnaître comme sacré) s’évanouit, que la conscience religieuse ou son résidu laïcisé s’efforce de constituer une barrière contre l’horreur par la reconnaissance, au moins, des valeurs morales universelles ; on peut même dire que ceux qui, avant le déchaînement horrible, avant les camps de la mort méthodique ou le bombardement massif des populations civiles, prétendent faire de la conformité aux valeurs universelles le contenu de l’histoire, ceux-là ont déjà secrètement pris le parti de l’horreur ; ils ont renoncé à ces valeurs subtiles, à cette tendresse des coutumes et des rites, à ces amitiés par lesquelles un vieux peuple civilisé sait accueillir et dompter la brutalité de l’avenir ; ils sont les complices du désastre qu’ils redoutent et laissant l’imagination historique à l’horreur, ils laissent du même coup l’horreur forger le contenu de leur destin. » Pierre Boutang, La Politique, la politique considérée comme souci,1947.

Olivier Véron
Les provinciales n°60, janvier 2002.