Marianne

Israël-France, une amitié évanouie ?

L’éternisation de la guerre au Proche-Orient, le durcissement de la droite israélienne et les réalignements de la diplomatie française l’ont fait oublier : il fut un temps où tout ce que la France comptait d’intelligences progressistes ou libérales regardait vers Israël avec bienveillance, voire avec fraternité. Dans la décennie consécutive à la création de l’État juif, Sartre affirmait que cette nouvelle petite nation miraculeusement ressuscitée accomplissait une promesse d’émancipation. Dans un numéro de Hillel, le journal de l’Union mondiale des étudiants juifs, il écrivait que la création d’Israël « marqu[ait], pour nous tous, un progrès concret vers une humanité où l’homme sera l’avenir de l’homme ». Moins à gauche, et surtout moins lyrique, son petit camarade Raymond Aron ne sera pas en reste et protestera avec courage contre les saillies du général de Gaulle, lors de sa conférence de presse de novembre 1967. Tout cela semble presque de la préhistoire, déplore le philosophe Michaël Bar-Zvi. La dureté des temps a usé, éreinté même, cette affinité élective. Le philosophe fait montre d’originalité, en refusant d’attribuer la fragilisation de cette amitié au seul antisémitisme. Et en cherchant les causes ultimes dans une sorte de vertige métaphysique – dans l’oubli, par beaucoup de contemporains, de ce qui a fait, au fil des siècles, la grandeur de la proposition française. « La France, déplore Bar-Zvi, dénoue les liens avec son passé tout en déconstruisant la demeure juive qui est en elle. » Et d’expliciter : « Le chaos, ou le tohu-bohu pour parler le langage biblique, s’installe dans la société française dès lors qu’elle prend le parti d’ignorer son alliance ancienne avec un peuple qui, de Rachi à Péguy, apporta à sa culture le ferment nécessaire à son essor dans le concert des nations en Europe. » Assurément, les bien-pensants se récrieront face à ce petit essai élégiaque et acéré, qui évoque les thèses de Jean-Claude Milner ou d’Alain Finkielkraut. On se contentera d’en recommander la lecture à tous ceux qui souhaitent sortir du spleen français.

Alexis Lacroix, Marianne n°926 du 16 janvier 2015

• Michaël Bar-Zvi, Israël et la France, l’alliance égarée, Les Provinciales, 158 p., 15 €.