La Nef : « Reprendre le pouvoir »


« Il n’y a pas d’idée chrétienne du pouvoir, mais une modification de tout pouvoir par le Christ », assurait Pierre Boutang dans son Reprendre le pouvoir (1) que les éditions Les provinciales viennent de rendre accessible à nouveau au lecteur curieux de connaître le monde dans lequel il vit. Pour avoir été écrit en 1977, ce livre fondamental n’a pas vieilli, ou très peu, non tant d’ailleurs que Boutang ait été doué de prophétie, mais que les paradigmes de notre univers politique aient très peu évolué depuis.
En ce temps où il écrit, Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann viennent à la lumière avec leur cohorte de « nouveaux philosophes », dans la roue de Soljénitsyne, dont Boutang note par ailleurs qu’il a marqué « la fin de l’âge moderne ». Selon lui, un âge nouveau naissait dans lequel nous vivons encore, qui est caractérisé entre autres pour le philosophe royaliste par la « publicisation » du pouvoir, et quoiqu’en rien il ne regrette l’âge moderne, par un affaissement plus prononcé encore dudit pouvoir.
Mais si ce livre est éclairant, c’est qu’aussi les derniers événements politiques, français et mondiaux, viennent, selon notre humble avis, confirmer le constat dramatique qu’il dressait de cette disparition du pouvoir, et rappeler en contrepoint avec plus de force encore le remède radical que prônait son auteur. La modification chrétienne du pouvoir, qui n’a rien à voir, précise-t-il, avec une vision chrétienne spécifique du pouvoir, qui serait immuable au cours des siècles, et qui contredirait la parole du Christ lui-même, dans son « Rendez à César… », a eu lieu, tient-il, parfois au cours des siècles, particulièrement quand la France était gouvernée par des rois très chrétiens, quoique cet exercice demeurât bien imparfait. Depuis, le monde moderne, malgré ses belles déclarations humanistes, a aboli, provisoirement espérons-le, cette subversion du pouvoir, inventant, suivant Hegel, l’État qui est « comme Dieu ». C’est en quoi pour Boutang, le Soljénitsyne de L’Archipel du Goulag, mettant au jour définitivement le fondement totalitaire de cet État moderne, en sonnait le glas. Mais quoi à la place ? Ce qui venait, et qu’il voyait venir, c’était le règne parfaitement immoral de l’argent, qui araserait ce qui demeurait et avait survécu aux régimes précédents :
« Notre société n’a que des banques pour cathédrales ; elle n’a rien à transmettre qui justifie un nouvel “appel aux conservateurs” ; il n’y a, d’elle proprement dite, rien à conserver. »
Voilà ce que manifestement la droite française, au moins dans sa frange catholique qui devrait être informée du danger de Mammon, n’a pas saisi, en se ruant comme un seul homme derrière un candidat, dont on a du mal à comprendre ce qui le distingue sur le plan anthropologique de ses prédécesseurs, constructeurs de banques-cathédrales. Au moins peut-on relever à sa décharge qu’il n’est pas seul et que ce qui persiste à s’appeler gauche, quand elle a les traits d’Emmanuel Macron, a fait les mêmes choix que lui et entend régler des questions nationales, culturelles et civilisationnelles, par le seul régime de l’impôt, de la taxe, de l’investissement et de la « relance économique ». Même un Donald Trump, qui n’est certainement pas recommandable, même un Vladimir Poutine, qui l’est encore moins, ont compris que le pouvoir n’était pas d’abord affaire d’équilibre des comptes publics, et intègrent dans leurs politiques des éléments de reconstruction civilisationnelle. Bien entendu, ils n’y parviendront pas au sens où l’entendait Boutang car, américain comme russe, bien qu’ils fassent profession de christianisme, ont oublié cette « modification de tout pouvoir par le Christ », et ils entendent certainement régner comme tout satrape antique, par la démonstration de puissance, par la force et par les armes. Au moins sont-ils cohérents et connaissent-ils l’essence du pouvoir pré-christique.
Pour nous, nous sommes faibles, mais ce n’est pas au sens où nos gouvernants eussent choisi de l’être par identification à ce Dieu fait chair. Nous sommes si faibles et sans avenir visible que c’en est pitié. Mais comme chez saint Paul, peut-être est-ce là l’instant favorable où peut se manifester la force de la providence. Rien n’interdit jamais d’espérer, et nous pouvons dire en cette année neuve avec Boutang qu’« aussi sommes-nous libres de rêver que le premier rebelle, et serviteur de la légitimité révolutionnaire, sera le Prince chrétien ».

Jacques de Guillebon, La Nef n°288, janvier 2017

(1) Pierre Boutang, Reprendre le pouvoir, Les provinciales, 2016, 224 pages, 20 €.