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(…) Est-il vrai que les Protocoles des Sages de Sion sont considérés encore aujourd’hui comme authentiques dans certains pays musulmans ?

Pierre-André Taguieff. Je ne connais pas un pays musulman où les Protocoles ne soient pas régulièrement invoqués dans les médias pour justifier la thèse du « complot sioniste mondial » (…) Hamid Chabat, maire de Fès, affirme que ceux qui ont pris le pouvoir en Tunisie et en Égypte sont « issus de la nomenklatura, ce qui confirme les prédictions des Protocoles des Sages de Sion : lorsque les événements arrivent à un seuil déterminé, les sionistes, sur instructions de leur organisation mondiale, désignent ceux qui doivent nous gouverner ». La carrière des Protocoles est loin d’être terminée.

Eco évoque longuement la figure de Toussenel, auteur du pamphlet Les Juifs, rois de l’époque (1845). Peut-on dire que les grands thèmes de l’antisémitisme contemporain sont nés à gauche, et où situez-vous un polémiste comme Drumont sur le plan politique ?

L’antisémitisme politique moderne, tel qu’il s’est fixé doctrinalement dans les vingt dernières années du XIXe siècle, notamment en France et en Allemagne, a une double origine ou, si l’on préfère, deux lieux de naissance au cours de la première moitié du prétendu « siècle du Progrès » : d’une part, dans le cadre du traditionalisme catholique et de la pensée contre-révolutionnaire ou « réactionnaire », et, d’autre part, dans les milieux de l’anticapitalisme révolutionnaire, au sein des multiples mouvances du socialisme et du communisme. Le cas Drumont est intéressant, en ce qu’il met en évidence les échanges de croyances, de thèmes et d’arguments entre le pôle contre-révolutionnaire/antirépublicain et le pôle révolutionnaire/anticapitaliste, voire une certaine communauté de valeurs et de représentations, impliquée par toute critique radicale du monde moderne. Les charges de Drumont contre les oligarchies financières plaisaient beaucoup aux socialistes de l’époque, dont l’imaginaire révolutionnaire était centré sur la démonisation de la famille Rothschild, « le roi des Juifs », « le roi de l’époque » ou « le roi de la République ». À partir de son best-seller, La France Juive (1886), Drumont se situe à la croisée de la critique socialiste et de la critique traditionaliste catholique de la société libérale et individualiste, dominée par les puissances d’argent. Le polémiste antijuif incarne l’effacement des frontières entre nombre d’acteurs d’une droite révolutionnaire et d’une gauche réactionnaire, qui communient dans la dénonciation des « féodalités financières » régnant au sein de la « société bourgeoise ». Il me semble que, mutatis mutandis, des convergences de ce type sont observables aujourd’hui.

Que vous inspire la récente polémique sur Céline ? Faut-il ou non autoriser la publication de ses pamphlets ?

Il faut reconnaître le dilemme, qu’on pressent derrière le choc récurrent des positions contradictoires : 1° défendre par principe, au nom de la liberté d’expression, la publication des pamphlets, en risquant de diffuser dans l’espace public un mélange explosif de propagande antijuive d’une extrême virulence et de talent pamphlétaire sans pareil, ce qui paraît irresponsable ; 2° interdire la publication de ces pamphlets qui transfigurent les stéréotypes en fournissant des flots de diffamation attrayante et de calomnies distrayantes, ce qui revient à ne pas faire confiance aux citoyens supposés éclairés et responsables d’une société démocratique, et ainsi à justifier la censure. Pour sortir du dilemme, il n’est qu’une voie possible : une édition critique. Mais, pour la réaliser sérieusement, il faudrait que s’y consacrent des historiens de la classe d’un Philippe Burrin, ainsi que divers spécialistes des théories raciales françaises et allemandes, des courants eugénistes et bien sûr de l’antisémitisme dans ses versions savantes et populaires, où l’on retrouve la dimension conspirationniste. Les célinologues littéraires, qui sont à peu près tous des célinophiles, sont mal placés pour mener à bien une édition scientifique supposant une véritable compétence d’historien, des connaissances encyclopédiques et une distance minimale à l’égard de cet écrivain inventif doublé d’un propagandiste sans scrupules. Le fait est que les études céliniennes sont aux mains d’hagiographes professionnels, libraires, éditeurs, journalistes et même universitaires, d’érudits locaux, d’esthètes mondains, d’amateurs plus ou moins éclairés, de bibliographes, de collectionneurs d’autographes, de lettres et de bibelots célinomorphes. Tous admiratifs, tous empathiques, à de rares exceptions près (Philippe Roussin, André Derval, et, en version modérée, Henri Godard). Et, en guise de culture savante, une curiosité d’amateurs d’anecdotes. Dans le petit commerce céliniste, outre les judéophobes de toutes les générations, on ne compte plus les bébertologues , les lucettologues, les montmartrologues et les meudonologues. Dérisoire. Les céliniens, voilà l’obstacle.

Le philosophe Alain Badiou publie ces jours-ci un livre avec Eric Hazan intitulé « L’antisémitisme partout. Aujourdhui en France ». Qu’en pensez-vous ?

Il s’agit d’un libelle reprenant laborieusement, dans un style de commissaire politique, tous les clichés et les slogans de la nouvelle propagande judéophobe, centrée sur la démonisation d’Israël et du « sionisme » dans une perspective néo-communiste. Les co-auteurs de ce libelle sont des représentants caricaturaux des intellectuels marxistes qui, au cours des vingt dernières années, ont substitué au mythe du Prolétariat exploité celui du Palestinien martyr. Après le verbiage marxisant autour de la « cause du peuple », la pensée-slogan autour de la « cause palestinienne », érigée en nouvelle cause universelle. Pour donner consistance au mythe victimaire qu’ils exploitent, l’un comme auteur, l’autre comme éditeur (et co-auteur), Badiou et Hazan doivent impérativement nier l’existence de la plus récente vague antijuive, celle qui a commencé en octobre 2000, peu après le lancement de la deuxième Intifada. Ils ne s’embarrassent pas de chiffres, de comparaisons internationales fondées sur des enquêtes d’opinion ou des statistiques portant sur les diverses formes de violences antijuives. Nos deux propagandistes « antisionistes » s’élèvent avec indignation contre la « traque » de « l’antisémitisme », qui selon eux « n’existe plus que comme résidu fantomatique dans la partie la plus arriérée et nostalgique de la bourgeoisie française ». Ils nous assurent qu’il n’existe pas dans « la jeunesse française noire et arabe » des « quartiers populaires ». Ils peuvent ainsi poursuivre leur causerie sur d’insignifiantes querelles médiatiques, en dénonçant les intellectuels qu’ils n’aiment pas, les « sionistes », comme les nouveaux « inquisiteurs » dont ils seraient les « victimes ». C’est là un nouveau topos de l’argumentation judéophobe, qu’on a vu surgir sur le Net ces dernières années, venant de milieux propalestiniens et islamistes, ou de sensibilité « Indigènes de la République » : la dénonciation de la « lutte contre l’antisémitisme » comme une forme de « chasse aux sorcières », et comme une tactique de diversion pour dissimuler le seul vrai racisme, celui qui touche les « Africains » et les « Arabes », ou « les musulmans » (« islamophobie », disent-ils). La plupart de ces dénonciateurs de l’anti-antisémitisme sont convaincus que la France est victime d’un « complot sioniste » qui l’a transformée en « zone d’occupation sioniste », où l’idéologie dominante – sioniste - serait imposée à travers l’action convergente et permanente d’« intellectuels communautaires » (Alain Finkielkraut, Alexandre Adler, etc.) bénéficiant de statuts privilégiés dans les médias. L’historien « antisioniste » Dieudonné a résumé leur pensée profonde dans Rivarol, le 11 mars 2011 : « On a eu pendant la guerre l’occupation allemande ; aujourd’hui c’est l’occupation sioniste. » Et le politologue alternatif Dieudonné a bouleversé les fondements de l’analyse politique en affirmant : « Je crois avoir saisi la ligne de fracture dans le paysage politique français : c’est le sionisme et l’antisionisme. » Dieudonné « résiste » à « l’occupation sioniste ». Si les « sionistes » gouvernent la France, les anti-antisémites peuvent dès lors se prendre eux-mêmes pour des Palestiniens (« Nous sommes tous des Palestiniens »), victimes, résistants et « martyrs ». Badiou et Hazan tiennent à se démarquer des négationnistes et de Dieudonné : ils ont en effet des raisons de le faire. Car ils suggèrent qu’en France sévirait ce que des polémistes d’extrême droite appellent une « judéocratie », dont les membres haïssables se serviraient de l’accusation injustifiée d’« antisémitisme » pour exercer leur tyrannie. Plutôt comique. Mais les idéologues et les propagandistes ne se soucient pas de la réalité sociohistorique, ils visent à imposer leur prêt-à-penser et leurs slogans. D’où ce méchant « Rebonds » déguisé en livre. Dans ce pamphlet gentiment haineux, les judéophobes convaincus n’apprendront rien. Les naïfs de bonne volonté et les demi-savants formés par les professionnels de la sous-culture médiatique seront impressionnés par la signature du lacano-maoïste pédant nommé Badiou, curiosité touristique parisienne qu’ils prennent pour un « grand philosophe » (comme disent les animateurs de débats télévisés). De nombreux journalistes « culturels » pressés seront ravis d’avoir à lire un pamphlet aussi bien-pensant mais surtout aussi court.

Préparez-vous un ouvrage ayant trait à ces questions ?

Je termine en ce moment un petit livre, à paraître aux éditions Les provinciales, sur les voies de la réinvention d’une « question juive » à partir de la démonisation d’Israël et du « sionisme ». Cet essai, qui analyse les diverses manières d’être « antisioniste » aujourd’hui, représente une suite « allégée » à deux récentes études volumineuses : La Judéophobie des Modernes (Odile Jacob, 2008) et La Nouvelle Propagande antijuive (PUF, 2010). Cet essai sera lui-même suivi par trois ouvrages concernant des personnages ayant donné, à des degrés et sur des modes différents, dans l’antisémitisme : Wagner, Johann von Leers et Céline. Ce qui m’intéresse particulièrement, ce sont les entrecroisements de l’antisémitisme culturel et de l’antisémitisme politique, au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe. Avec l’apparition d’une culture médiatique mondiale, véhicule de la vision « antisioniste » du monde, la haine des Juifs a pris de nouvelles formes qu’il s’agit d’étudier sans supposer une parfaite continuité du passé au présent. J’y consacre une partie de mes recherches.

Propos recueillis par Paul-François Paoli

texte complet sur : • surlering.com

Israël et la nouvelle question juive, par Pierre-André Taguieff