Une histoire absolument abominable


« Tout jeune déjà, j’étais très étonné du peu de cas que l’on faisait du massacre des saints innocents dans l’Église. Jamais de solennité, ni d’évocation, ni de commentaire. En quarante ans de sermons dominicaux, je n’en ai jamais entendu un seul qui fasse seulement mention de l’événement historique relaté par l’Évangile. Pas la moindre référence dans la littérature ecclésiale destinée au grand public. Pourquoi un tel silence ? Mes maigres connaissances sur le sujet, je les devais à ma mère qui m’enseignait le catéchisme à la maison. Cette histoire me paraissait absolument abominable et je ne comprenais pas pourquoi personne n’en parlait, comme si le fait de tuer des petits enfants n’avait aucune importance. Injustice. Plus tard, mon étonnement fit place à un sentiment d’indignation. J’étais moins touché par la cruauté de l’événement que troublé par le mystère dont il était porteur et qui restait pour moi inexplicable : comment un fait aussi scandaleux avait-il été rendu possible ? Comment pouvait-il succéder à la bonne nouvelle de l’Incarnation et passer aussi inaperçu ? J’étais pour le moins déçu et choqué que personne ne consente à se pencher sur la question. C’est dire si la découverte de Fabrice Hadjadj répondait à une longue attente. Elle fut pour moi une révélation et un émerveillement. Enfin quelqu’un avait envie de considérer ce mystère avec attention et le faisait avec talent, finesse, délicatesse, en poète. Car on pouvait naturellement dire que les Rois mages n’étaient pas des rois, ni des mages d’ailleurs, qu’ils ne portaient pas de couronnes et qu’ils n’étaient pas trois, comme on l’a trop souvent entendu dire par des cuistres qui se piquaient d’exégèse. Ici, dans le livre de Fabrice Hadjadj, rien de tout ce fatras qui fait perdre la foi (…)

Les mages, qui s’appellent bien Melchior, Gaspard et Balthazar, et qui ont bien apporté de l’or, de l’encens et de la myrrhe, comparent leurs histoires : « Pourquoi derrière nous ce sillage de sang ? » L’un d’eux a cette réponse qui en entraîne beaucoup d’autres : « Si l’étoile ne s’était pas éteinte, perfide, au-dessus de Jérusalem, il n’y aurait pas eu autant de petits morts. » Un rabbin qui distribue des paroles de consolation comme des pâtisseries orientales – mais qui ignore encore que son propre fils a été massacré – nous prouve aussi par contraste que seul le silence est grand, la plupart du temps accompagné de larmes. La figure d’Hérode a de quoi tétaniser le bourgeois : « Il est confortable, je pense, de s’asseoir parmi les victimes, de se sentir dans le bon camp, avec l’innocence bafouée (…) Votre position est facile, engagés de gueule, désengagés de corps et d’âme. » De proche en proche, par touches successives, tableau après tableau, une fresque prend forme, tissée de chair et de sang, de paroles et de silences, de pleurs et de rires, qui finit par dessiner un sens au Massacre des Innocents. Le mystère n’est pas dissipé, ce serait trop facile. Mais nous y avons pénétré comme dans une forêt profonde. Nous n’y sommes donc plus étrangers. Il faut marcher, prendre sa place, essayer de comprendre. Nous sommes passés du statut de spectateur à celui d’acteur, de partie prenante au mystère. Rien d’étonnant dès lors de trouver, au détour d’un texte dont ce n’est pas directement l’objet, l’évocation de la Shoah (« l’air qu’ils respirent et qui par la force de leurs propres poumons rentre en eux comme un essaim de guêpes ») et celle de l’avortement (« Tu m’as enlevé jusqu’à ma souffrance. Je n’ai rien, rien, pas même de petit à porter en terre. Je berce le vide. J’allaite le vent ».)

Que vous faut-il encore savoir pour avoir envie de lire Massacre des Innocents ? Des mots tombés du Ciel comme des étoiles filantes. Un phrasé à la Péguy qui se rumine et se mastique et se savoure comme devaient le faire le bœuf et l’âne dans la crèche. Et puis, surtout après les mots, les phrases et les scènes signés Hadjadj, des silences qui sont encore signés Hadjadj. »

Jean-Marie Le Méné, L’Homme Nouveau du 18 août 2007