Valeurs actuelles

Un croisé inactuel de causes encore plus décriées que du temps des Cahiers de la Quinzaine

Charles Péguy, le guerrier mal aimé

Paradoxe de Péguy : nul plus que cet homme des fidélités essentielles n’a été autant décrié par les mouvements de pensée qui se réclament des traditions, qu’ils soient de droite ou de gauche. Mal vu de son temps, par la droite nationaliste en raison de ses positions dreyfusardes, suspect à la droite libérale pour ses anathèmes contre l’argent, il fut honni par la gauche en vertu de son patriotisme et de son bellicisme lors de la Grande Guerre, puis à cause de la récupération de certains de ses thèmes par Vichy.

Depuis, l’audience de l’écrivain, stupidement accusé de compromission avec une « France moisie », selon une formule de Sollers qu’on a connu mieux inspiré, n’a cessé de se réduire, malgré les efforts de réhabilitation de quelques exégètes courageux, comme Jean Bastaire, Roger Secrétain et Alain Finkielkraut dont le titre de l’essai, le Mécontemporain (1991) explique à lui seul les raisons du destin infortuné d’un mystique radicalement antimoderne. Sans doute, les thuriféraires béats de la modernité en veulent-ils davantage à Péguy d’avoir choisi un camp qui, selon un grossier déterminisme sociologique, n’aurait pas dû être le sien.

Fils du peuple, prototype du « boursier » républicain, converti, un temps, au socialisme et à l’idéalisme kantien, ce puritain affamé de justice n’aurait pas dû trahir le parti du « progrès » pour ces vieilleries réactionnaires : la mystique chrétienne et l’amour de la patrie charnelle, la dénonciation du règne de la quantité et du nombre. Depuis peu, il semble qu’un retour en grâce de Péguy s’esquisse, mais au prix d’un toilettage politiquement correct qui s’efforce de le présenter sous les espèces d’un démocrate bien-pensant et d’un ancêtre de la gauche française… Cette tentative d’OPA insidieusement malhonnête fera sans doute long feu tant la pensée et la prose de Péguy sont incompatibles avec la mollesse et la paresse des temps présents.

Dans la préface, un tantinet exaltée, de l’essai de Rémi Soulié, Péguy de combat, Michaël Bar-Zvi met en lumière cette intransigeance du poète – si contraire à la pente actuelle de nos sociétés aseptisées – et sa guerre sans merci aux « lâchetés civiques et intellectuelles » d’époques qui se résignent volontiers au pire pour « avoir la paix ». Le petit livre, si dense, de Rémi Soulié n’est pas écrit, on l’aura deviné, d’une encre délavée et d’un style tiède. Comme son titre l’annonce, c’est un Péguy combattant et guerrier qu’il entend célébrer. Un croisé inactuel de causes encore plus décriées que du temps des Cahiers de la Quinzaine : l’enracinement terrestre et spirituel, l’identité historique et métaphysique de la France. Avec conviction et éloquence, l’auteur s’attache,au fil du bref parcours de Péguy sur cette terre de France pour laquelle il offrit sa vie le 5 septembre 1914 lors de la bataille de l’Ourcq, à mettre en lumière cette pérenne leçon de Péguy, à savoir que l’on est d’abord d’un pays, d’un « endroit dans le temps, où tenir sa place, un espace […] où habiter pour vivre, en sa finitude, une vie d’homme en chair et en âme ».

Héritier et débiteur de l’Histoire et du peuple français, ce chantre de l’incarnation ne reniera rien de ses fidélités lignagères en se convertissant à l’universalisme catholique, point d’aboutissement d’une évolution qui ne connut aucun « point de rebroussement ».
« Car le surnaturel est lui-même charnel
Et l’arbre de la grâce est raciné profond
Et l’arbre de la race est lui-même éternel ».

Bruno de Cessole, Valeurs actuelles du 22 juin 2007