Notre Dame Fille de Sion

Projet de chapelle en Israël : Les chrétiens n’abandonnent pas la terre sainte – seulement ils en confient la garde à l’État d’Israël : « Israël gardien des lieux saints » (Claudel).

Dans le domaine de la restauration d’églises ou de la construction de chapelles par des artistes contemporains il existe des précédents célèbres : la chapelle de Matisse à Vence ; les vitraux dessinés par Soulages pour l’abbatiale de Conques ; la chapelle octogonale de Rothko à Houston…

L’histoire de la peinture a été marquée par les décisions des conciles œucuméniques et les différentes crises iconoclastes avec leur réaction (Byzance, Réforme, Révolution). Le deuxième Concile de Nicée autorisa la représentation du Christ et de ses saints malgré l’interdit juif du Décalogue, en raison de la nouveauté de l’Incarnation et du fait que le Christ avait laissé de lui-même une image peinte mystérieusement (l’image d’Edesse, en fait probablement la partie supérieure du Linceul de Turin, qui donna lieu en arrivant en Occident à la figure de Véronique).

Le retour en force de la peinture non-figurative au XXe siècle est sans doute lié à la perte de crédit de l’Église (catholique ou russe à la veille de la révolution bolchévique) mais en même temps à la puissance interrogative du monothéisme lui-même : c’est le travail de peintres (parfois juifs) tourmentés par l’esprit révolutionnaire iconoclaste et hantés par l’exigeance impérieuse d’attester l’absolu. « Avec le rejet ainsi que le dépassement du culte des images et des idoles de couleur, c’est une notion d’abstraction, de distance et de transcendance qui s’est imposée dans les commandements de la loi mosaïque… L’interdiction des images fut sans conteste la démarche la plus révolutionnaire accomplie dans l’histoire de l’humanité, et la révélation dont elle se réclamait englobait un ensemble qui s’opposait au monde enivrant et fantastique de la nature… » (Gershom Scholem). Peu après, la révolution théologique d’Auschwitz entérinera l’idée que le dieu des arts et des lettres était mort dans le silence des camps (cf. Richard L. Rubenstein, After Auschwitz, 1966).

Un des effets du séisme théologique d’Auschwitz aura été la lente maturation des relations entre Juifs et chrétiens depuis la création de l’État d’Israël jusqu’à sa reconnaissance par l’Église en 1992 sous le pontificat de Jean-Paul II. Mais le rôle historique de la France dans l’élan civilisateur des ordres religieux, des évêques et des saints, mais la projection de la chevalerie française en Orient, mais le prestige des abbayes, des cathédrales, et même les résidus de vie artistique dans Paris « absolument moderne » au dernier siècle se trouvèrent engloutis… « France, fille aînée de l’Église, qu’as-tu fait de ton baptême ? » La consécration de la couronne et du royaume de France à la Vierge par Louis XIII, peinte par le port-royaliste Philippe de Champaigne, en laisse une image morte.

Pourtant la judaïté de Marie reste au cœur du pouvoir rédempteur de la Nouvelle Alliance : le Magnificat de la lignée de David c’est la chair des enfants d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, que le Ciel épousa, c’est la réconciliation en elle de la transcendance absolue, divinement irreprésentable, avec la singularité radicale de tout échantillon de matière créée, qui reste la vocation de l’Occident. Nos cheveux sont comptés, et la crasse et la boue nommés par Parménide participent à la finalité de tout (l’)édifice religieux catholique, construit pour adorer dans le saint sacrement le miracle ordinnaire de la Présence réelle.

Depuis la Kabbale et le hassidisme, l’énergie du mouvement initial, le tsim-tsoum, apparaît comme le retrait ontologique de Dieu rendant possible au commencement la création. La réalité cosmique du Fils de l’Homme crucifié par l’histoire a révélé ce néant mystique et implorant des origines, ce Pauvre en majesté. Le malheur de la destruction et de la profanation du Temple de Jérusalem – Titus et ses suiveurs moquant le secret du saint des saints occupé par le vide –, rejoint le désarroi des apôtres ou des croisés devant le tombeau vide.

Incarnation et transcendance : terre et ciels de Gérard Breuil

Il se trouve que le travail de Gérard Breuil, osons le dire, se tient précisément à la jointure de ces grandes lignes de forces : Parménide du pinceau déclinant à l’infini l’élan de l’Être pur, sans figure non sans cœur, et sa trace jamais perdue à la surface et au dedans des choses (dans la course effrénée depuis les jours de la Genèse), banissant tardivement les couleurs de la toile (ascèse terrible du peintre) pour ne retenir que le jeu de la lumière et de l’ombre, des noirs et des lavis, Breuil met en relation le transcendant et le créé, la lumière absolue et ce qui en reste et palpite dans la présence concrète.

Sa peinture immobile est douée du mouvement même du temps : musique forme du silence. Elle se décline assez naturellement en des suites ou des fresques au sens historique et pas seulement pictural. Enfin c’est une peinture imbue de tradition, de révérence pour les grands précécesseurs, Piero della Francesca, Léonard de Vinci ou Mark Rothko…

Le mouvement de l’histoire est une des interrogations évidentes de sa peinture, surtout lorsque ce mouvement n’a rien d’« historique », et reprend amoureusement les commencements merveilleux de la création, la Genèse qu’il célèbre en chaque feuille, en chaque voûte, en chaque trait de lumière… « la Nature qui a décoré les arbres de feuilles et a découpé chaque petite feuille pour en faire un ornement particulier » (Malévitch). L’irruption théologico-politique d’Israël dans l’histoire, la force des franchissements et des montagnes, les déserts, les ténèbres et les guerres lui siéent bien.

Tout ce qui est monumental Breuil le capte, il l’installe en long, en large et en aplat. Ces dernières années il n’a plus exposé que dans des lieux, pour des lieux singuliers, et des lieux liturgiques ou conventuels romans : trois expositions à l’Abbaye Saint-Philibert de Tournus, une grande exposition au couvent des Cordeliers de Charlieu, une exposition monumentale à la primatiale Saint-Jean-Baptiste de Lyon à la demande du service des affaires culturelles du Cardinal Barbarin (printemps 2007), une exposition à Cluny dans le cadre du millième anniversaire de la fondation de l’Abbaye (printemps 2009).

Architecture et politique

Dans l’histoire de la « terre d’islam » – ces anciennes chrétientés d’orient envahies, subjuguées, dominées, administrées et finalement asphixiées et engloutties par la conquête, l’interdiction de construire ou de réparer les édifices religieux fut une des particularités de la condition dhimmi. De même l’affectation de certaines églises au culte musulman. Aujourd’hui avec la raréfaction des chrétiens dans le monde arabe (leur situation dramatique en « Palestine », en Syrie, en Irak, en Égypte, en Algérie…), le slogan enflammé de Claudel en 1949 semble appeler d’autres réponses : « Israël gardien des lieux saints »…

La construction ou la réparation, dans cette terre contestée, est un acte politique. Le message signifié par cette église tirant du sol du neuf et de l’ancien serait : « les chrétiens n’abandonnent pas la terre sainte, simplement ils en confient la garde à l’État d’Israël ».

Le projet serait aussi l’occasion pour la France – « la France des croisades et de la Révolution », comme disait Malraux – de renouer avec sa vocation universelle trop souvent oublieuse de tout ce qui précéda 1789 et peut-être y conduit : les ordres religieux, l’art roman, les cathédrales, la chevalerie arrêtant l’expansion en croissant de l’islam, sainte Jeanne d’Arc délivrant la nation avec sa royauté « tirée de l’Écriture sainte », ce roi souverain dans son royaume et le sens politique (en fait souci du peuple) affirmé comme mesure des passions religieuses (le parti des « politiques » sous le roi Henri IV) : le Français façonné par son ancien régime de liberté, comme le pensait Péguy. Il redirait le rôle de la France « fille aînée de l’Église » dans la définition de ses dogmes mariaux, et montrerait capable le christianisme français jadis et aujourd’hui, de reconnaître l’éminente dignité de la femme dans la figure mariale garante des libertés, et en « Marie fille de Sion » (titre d’un livre du cardinal Ratzinger) la matrice de la nouvelle alliance, charnelle et spirituelle, du Ciel avec la Terre et avec Israël ; il rappellerait les liens privilégiés de la France avec l’État d’Israël jusqu’en juin 1967.

« Je veux que vous fassiez un État dans lequel les étrangers se sentent bien », avait prédit Herzl, après l’affaire Dreyfus. Essayons donc de faire ceci :

Une église où les Juifs se sentent bien.

Olivier Véron

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